1914-1918 (suite)

                                 

                                   LES CHEVROLINS MORTS POUR LA FRANCE EN 1916 ET 1917

 

( © P. AMELINE Toute reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteur )

 

 

                                1916                            

          36 - Augustin GUILLON    37 - Henri JAUMOUILLE    38 - Clément REMAUD  

          39 - Georges PERRAUD    40 - Antoine GUILLON    41 - Auguste PADIOU  

          42 - Donatien FREUCHET    43 - Alphonse BAUDRY   44 - Jean DAUTAIS   

          45 - Gustave RICHARD    46 - Henri BARILLERE    47 - Raphaël BACHELIER   

          48 - Charles THIBAUD    49 - René LEFORT    50 - Georges CORBINEAU

                                        

 

 

36 / 75   Augustin GUILLON, le sergent de La Davière

 

 Au tournant du XXème siècle, La Davière compte 20 habitants qui occupent deux habitations mitoyennes, ouvrant portes et fenêtres au plein midi. Accolée à la métairie de Joseph Egonneau se trouve la ferme d'Henri Guillon où vivent onze personnes. Le fermier et sa femme, leurs deux filles et leur fils encore célibataires, un domestique, et leur autre fils, Louis, avec sa femme, Célestine Garreau, et leurs quatre enfants. L'aîné s'appelle Augustin Louis Marie Joseph, il naît à la ferme de son grand-père paternel le 19 octobre 1891. Il est bientôt suivi par trois frères : Antoine, né en 1894, Marcel, en 1896 et Robert, en 1899.

 

 Après avoir quitté les bancs de l'école, Augustin suit le sort invariable des fils d'agriculteurs de ce temps et rejoint père et grand-père sur l'exploitation familiale. Vers 1'âge de 17 ans, toutefois, il laisse la place à son cadet et va travailler comme domestique chez Pierre Corbineau, le fermier de La Mône en Pont Saint Martin. Il y reste 3 ans puis revient à La Davière dans le courant de l'année 1911, année au cours de laquelle la fratrie s'élargit encore avec la naissance, sur le tard, d'une fille prénommée Marie. Mais Augustin a maintenant 20 ans et le départ « au régiment » se profile à l'horizon.

 

 Son père présente alors une demande d'allocation journalière à la municipalité chevroline qui l'examine lors de sa séance du 25 février 1912 et qui l'accepte dans ces termes : « Après avoir délibéré le Conseil municipal émet l'avis que la demande qui lui est soumise lui semble devoir être admise attendu que Guillon Louis a une nombreuse famille, a ses vieux parents confiés à ses soins et que le départ de son fils va le priver d'un auxiliaire précieux ». Cette allocation de 0,75 Franc par jour est accordée par l'Etat aux familles des jeunes gens considérés comme « soutiens indispensables de famille ».

 

 Augustin quitte donc La Davière le 10 octobre 1912 pour rejoindre Fontenay-le-Comte où il est incorporé au 137ème Régiment d'Infanterie, 3ème bataillon, 9ème compagnie. Il ne se doute pas, alors, qu'il fait ses adieux à la vie civile... Soldat de Première Classe depuis le 18 août 1913, il doit encore accomplir une année de service actif lorsque la guerre éclate. Dès le 3 août 1914, Augustin et son régiment laissent la caserne du Chaffault aux réservistes des 337ème R.I. et 84ème R.I.T. qui arrivent de toute la région et s'installent, momentanément, dans des locaux publics ou privés mis à leur disposition. Le surlendemain, le colonel commandant le régiment le passe en revue sur le Champ de Foire devant une assistance nombreuse. Le soir du 6 août, le 137ème défile dans les rues de Fontenay pour se rendre à la gare où il embarque au cours de la nuit, bataillon par bataillon, dans trois trains qui l'amèneront, le 8, dans les Ardennes.

 

 Au début du conflit, le 137ème R.I. suit le même parcours que les autres régiments de l'Ouest et subit, comme eux, de lourdes pertes : après une longue marche d'une dizaine de jours vers la Belgique, ce sera la bataille des Frontières avec, en particulier, les combats de Maissin, le 22 août, et ceux de Chaumont-Saint-Quentin, le 27, puis le repli en Champagne et la bataille de la Marne, autour de Normée, au début septembre, enfin le glissement vers la Somme à la fin septembre, les combats d'Albert et de La Boisselle, et le début de la guerre de tranchées en octobre. Les combats de La Boisselle, entre le 27 septembre et le 4 octobre, ont été particulièrement durs. Plusieurs centaines d'hommes, dont 48 caporaux ont été mis hors de combat. C'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles Augustin Guillon est promu caporal le 11 octobre.

 

 Commence alors le premier hiver de guerre, pendant lequel, toutes illusions perdues, nos soldats vont devoir affronter de terribles conditions de vie et de combat dans le secteur d'Auchonvillers et de Colincamp. Augustin et son bataillon, alternent des périodes de huit jours dans les tranchées et de quatre jours en cantonnement de repos. A la fin de l'hiver, le 23 mars 1915, ils glissent vers le secteur d'Hébuterne, quelques kilomètres plus au nord. Augustin survit aux violents combats qui s'y déroulent entre le 7 et le 9 juin, combats qui coûtent la vie, comme on l'a vu, à trois Chevrolins...

 

 Au cours de l'été, le 137ème R.I. est relevé, mis au repos puis envoyé en Champagne. Le 12 août, à Conty, il monte dans les trains qui l'attendent pour le conduire à Vitry-la-Ville, près de Châlons. Le 16 août, il est à Somme-Tourbe, légèrement en retrait du front, où il va attendre la grande offensive du 25 septembre. Augustin participe et survit à la deuxième bataille de Champagne qui sera, comme on le sait, un nouvel et cuisant échec. Son régiment perd plus de 1200 hommes en deux semaines... Après une telle hécatombe, il faut "complémenter" et restructurer le régiment ; le 12 octobre, Augustin Guillon est nommé sergent.

 

 Le 137ème R.I. va alors s'accrocher au terrain au cours d'une guerre de tranchées impitoyable dans des secteurs autrefois boisés et verdoyants que les Poilus ont rebaptisés « Le Bois Jaune », « Les Mamelles », « La Courtine »... Le 29 octobre, Augustin et son bataillon sont témoins d'une désertion collective qui en dit long sur le moral des troupes ennemies : le 3ème Bataillon, placé en soutien du 120ème R.I. « ne combat pas mais fait des corvées pour porter en première ligne le matériel nécessaire à une attaque que prépare le 120ème et qui réussit presque sans coup férir, une partie des Allemands se rendant en attaquant ceux qui veulent les [en] empêcher et tuant leur capitaine, 200 prisonniers »... Le 4 novembre le régiment est relevé, mis au repos et « transporté en automobile » vers l'arrière. Le 3ème Bataillon cantonne à Drouilly pendant tout le mois de novembre. Augustin fait-il partie des 10 % de chanceux envoyés alors en permission ? Nous ne le savons pas.

 

 Le 3 décembre, après ce mois de récupération bien mérité, le régiment reprend la direction du front, « sous une pluie battante, mais sans laisser personne en arrière ». La dure réalité d'un deuxième hiver de guerre s'impose alors à tous. Voici ce qu'on lit dans le journal régimentaire à la date du 7 décembre : « La cuisine se fait à Cabane-et-Puits où sont les Trains de Combat ; les cuisines roulantes l'apportent au Bois Triangulaire où des corvées vont la chercher, à 7 heures environ. Tout arrive glacé et il n'y a que peu de poëles et de braseros et presque pas de charbon apporté, ainsi que le pain, par les mulets de mitrailleuses. La boue et l'eau remplissent les boyaux. Les abris sont peu nombreux et mal ou pas étayés. La situation est extrêmement pénible »...

 

 Les trois bataillons du 137ème R.I. vont se relayer tout l'hiver pour tenir les tranchées du Bois de la Savate. Augustin s'y trouve du 9 au 17 décembre, puis après quelques jours de repos, y remonte dans la nuit du 23 au 24. Au cours de cette deuxième rotation, le 28 ou le 29 décembre, dans des circonstances qui n'ont pas été rapportées, le sergent Guillon est blessé et évacué du champ de bataille. Il est amené à l'ambulance 12/XX, installée à Croix-en-Champagne, à une douzaine de kilomètres en arrière du front. Mais, quelques jours plus tard, le 2 janvier 1916, malgré les soins qui lui sont prodigués, Augustin Guillon meurt « des suites de ses blessures ».

 

 Trois semaines plus tard, à La Davière, alors qu'un de leurs fils, Antoine, est prisonnier en Allemagne depuis plus d'un an et qu'un autre, Marcel, combat quelque part en Flandre, Louis et Célestine Guillon apprennent la mort de leur fils aîné...

 

Mis en ligne le 5 mars 2015

 

 

 

 

 

 

 

37 / 75   Henri JAUMOUILLE, le charron du bourg

 

 

 En 1878, Jean Henri Jaumouillé, originaire du Bignon, épouse Angèle Prou, la fille d'un marchand de volailles de Passay. Charron de son état, il remplace Eugène Bruneau qui vient de quitter le bourg de La Chevrolière. Trois ans plus tard, le 17 juin 1881, Jean Henri et Angèle ont un premier enfant prénommé Henri Marie François.

 

Le travail ne manque pas et Jean Henri embauche bientôt deux ouvriers, Léon Douaud et René Baudry. Au cours des années qui suivent, la famille Jaumouillé s'agrandit avec la naissance de deux filles, Marie Armance Catherine en 1884 et Cécile Armance Marie en 1887. Une fois ses études primaires terminées, le jeune Henri rejoint l'atelier familial où il apprend la charronnerie auprès de son père dont il va avantageusement remplacer les ouvriers à partir de 1896.

 

Maîtrisant le cintrage et l'embatage, Henri, qui a maintenant 20 ans, passe, au printemps 1902, devant le conseil de révision de Saint Philbert. Il est réformé à cause d'une « hernie » et versé dans les « services auxiliaires ». Malheureusement, la fiche matriculaire d'Henri Jaumouillé comporte bien des lacunes et nous ne savons pas si, à la suite de cette décision, il a simplement été « renvoyé dans ses foyers » ou s'il a « fait son temps », comme les autres, dans quelque unité militaire...

 

Quoiqu'il en soit, en 1905, Marie, la plus âgée de ses sœurs, quitte la maison paternelle pour épouser Léon Chabanon, un ferblantier de Saint Philbert. Quatre ans plus tard, en septembre 1909, son père meurt à l'âge de 59 ans. Henri se retrouve alors seul pour s'occuper de l'atelier. La tâche est d'autant plus difficile qu'il doit bientôt faire face à la concurrence. Un second charron, Auguste Lebert, s'installe au bourg en février 1910. Toujours célibataire, Henri vit avec sa mère et sa sœur Cécile. Mais, le 14 avril 1914, sa mère, âgée de 58 ans, disparaît à son tour. Dès le mois suivant, Marie revient s'installer avec son époux et leurs deux premiers enfants dans la maison familiale.

 

Bientôt la guerre éclate et en novembre 1914 Henri doit passer devant la commission de réforme qui siège à Nantes. Son état de santé ne s'étant pas amélioré, la décision du conseil de révision est confirmée : Henri est réformé n°2. Malheureusement tout change en juin 1915, quand, manquant d'hommes, l'armée se fait beaucoup moins exigeante ; cette fois, Henri est déclaré « bon pour le service armé ». Déjà âgé de 34 ans, lui qui n'a jamais fait de service militaire est appelé sous les drapeaux le 8 septembre 1915 et incorporé le lendemain au 132ème Régiment d'Infanterie, à Châtelaudren, dans les Côtes du Nord.

 

Son passage dans l'infanterie sera de très courte durée puisqu'il est redirigé dès le 18 septembre vers le 9ème Régiment du Génie dont le dépôt est alors replié aux Ponts-de-Cé, dans le Maine-et-Loire. Ce brusque changement de destination est-il dû à son état de santé difficilement compatible avec les exigences de l'infanterie ? Ou, à l'inverse, ses compétences en charronnerie n'apparaissent-elles pas plus utiles dans le Génie ?

 

Henri est affecté à la 26ème compagnie du 9ème R.G., une des « compagnies de dépôt de guerre ». Cette affectation nous amène à penser qu'il n'a très vraisemblablement jamais été envoyé au front. Cependant, quatre mois après son incorporation, le 16 janvier 1916, à 5 heures, Henri Jaumouillé meurt de « maladie », sans plus de précision, à l'hôpital mixte d'Angers.

 

En novembre de la même année, Cécile, la plus jeune sœur d'Henri, meurt prématurément à l'âge de 29 ans. Marie, qui a maintenant 32 ans, est la seule survivante de la famille Jaumouillé ; en l'espace de moins de sept ans, elle aura perdu ses parents, son frère et sa sœur... Après guerre, on la retrouvera au bourg de La Chevrolière en compagnie de son mari, toujours ferblantier, et de leurs trois enfants.

 

Mis en ligne le 19 mars 2015

 

 

 

 

 

 

 

38 / 75   Clément REMAUD, le cocher de L'Héronnière

 

 

Clément Emile Remaud est né le 20 juillet 1877 à Saint Etienne du Bois, en Vendée. Il vit et travaille sur la ferme de son grand-père jusqu'à son mariage avec une fille de Falleron, Alexina Groussin, en janvier 1902. Le jeune couple quitte alors la ferme familiale tout en restant dans le même village de La Boutière. Clément est journalier quand naît sa fille unique, Clémentine, en 1905. Plus tard, en 1907, la petite famille quitte Saint Etienne du Bois pour Palluau où Clément trouve sans doute un engagement plus intéressant.

 

Au bout de trois ans, la famille Remaud déménage à nouveau pour s'installer à Legé, rue du Champ de Foire ; Clément vient d'être embauché comme « domestique » par un médecin de la rue de La Chaussée, le docteur Aimé Fonteneau. Employé comme jardinier et factotum, il reste dans cette place pendant deux ans avant de partir pour Saint Philbert de Grand Lieu, en 1912, où il restera peu de temps.

 

C'est en effet en 1913 ou 1914 que Clément Remaud et sa famille arrivent à La Chevrolière. On les retrouve à L'Héronnière où Clément vient d'être engagé comme « cocher » par Marie Couët, une nièce d'Adolphe Couprie, le maire de La Chevrolière sous le Second Empire. Il remplace, dans cet emploi, Armand Martin, un autre Vendéen. Il n'est pas impossible que Clément ait eu aussi à maîtriser des chevaux-vapeur puisqu'on sait qu'en 1917 Marie Couët et sa sœur, Alice Couprie, disposaient d'une « voiture automobile », immatriculée 1607-L, encore très rare dans nos campagnes...

 

Quand la guerre éclate, Clément n'est pas directement concerné par la mobilisation générale. Réformé pour « hernie inguinale gauche » lors de son passage devant le conseil de révision du canton de Palluau, en 1898, il n'a pas fait de service militaire. Cependant, comme tous les hommes dans son cas, il doit passer devant la commission de réforme le 1er décembre 1914, à Nantes, et, comme beaucoup, il est reclassé « bon pour le service armé »...

 

Tenant sans doute compte de ses aptitudes à la conduite et au transport, l'autorité militaire affecte Clément Remaud au 11ème Escadron Territorial du Train des Equipages Militaires. Il est incorporé le 4 janvier 1915 au dépôt de Nantes. Le Train n'est pas une arme combattante mais le corps chargé du ravitaillement des troupes et des transports en tous genres. En tant que « territorial » Clément va prendre part à cette mission pendant toute l'année 1915, sans toutefois intervenir dans la zone du front.

 

Mais sa situation va brusquement changer à la fin de l'année quand, sous les effets conjugués d'une guerre qui dure, d'effectifs qui manquent et d'un effort de guerre qui s'accentue, on va faire appel aux territoriaux pour « complémenter » l'armée d'active. Le 1er janvier 1916, le conducteur de deuxième classe Clément Remaud passe au 10ème E.T.E.M., basé à Fougères, et monte aussitôt dans la Meuse. Sa présence dans la zone du front sera toutefois de très courte durée puisqu'atteint par la fièvre typhoïde, il est hospitalisé à Bar-le-Duc dès le 4 janvier ! Soigné sur place pendant trois semaines, il est ensuite envoyé en « congé de convalescence » à Nantes. Il est admis à l'Hôpital Broussais, « section de Doulon », le 25 janvier.

 

Malheureusement, sa convalescence tourne court quand il est victime d'une complication, fatale à cette époque : Clément Remaud meurt le 25 février 1916 d'une « péritonite [par perforation] consécutive à [la] fièvre typhoïde »... Alexina, sa veuve, et Clémentine, sa fille de 10 ans, se retrouvent seules. Elles quitteront La Chevrolière vers 1920, non sans avoir souscrit à la construction du Monument aux Morts pour la somme appréciable de 50 Francs.

 

Mis en ligne le 2 avril 2015

 

 

 

 

 

 

 

39 / 75   Georges PERRAUD, le canonnier de La Thuilière

 

 

Au printemps 1894, Julien Perraud meurt à Villegais à l'âge de 73 ans. Il y avait établi son foyer au début des années 1850 et quarante ans plus tard sa famille y prospérait encore. Trois mois seulement après sa disparition naît, le 24 juillet 1894, son premier petit-fils, Georges Gaston Jules François Marie Perrraud, cinquième enfant, mais premier garçon, de Jules Perraud et de Françoise Pairaud, originaire de Pont Saint Martin. La fratrie sera complète, deux ans plus tard, avec la naissance d'Henriette. En comptant les oncles, tantes et cousins, la maisonnée compte 16 personnes en 1901 !

 

Toutefois, pour des raisons inconnues, la famille Perraud quitte Villegais et se disperse au cours des années suivantes. En 1902, Georges, qui a maintenant 8 ans, sa petite sœur Henriette et leurs parents vont s'installer au Grand Fréty, en Pont Saint Martin, où vit déjà un oncle maternel. Mais peu de temps après leur arrivée, le père de Georges meurt prématurément, en janvier 1903, laissant sa famille dans la précarité. Quelques années plus tard, Françoise et ses deux enfants sont de retour à La Chevrolière. On retrouve bientôt Georges et Henriette à La Bourdinière où ils sont « domestiques » chez Eugène Guilbaud. Leur mère, quant à elle, est recueillie par une autre de ses filles, plus âgée, Augustine, et par son gendre, Eugène Visonneau, qui vivent à La Thuilière.

 

Arrive alors, pour Georges, l'âge du service militaire. Au printemps 1914, il est «ajourné pour faiblesse » mais finalement reclassé « bon pour le service armé » par la commission de réforme du 7 juillet suivant. Georges a 20 ans depuis deux jours quand le Conseil Municipal de La Chevrolière se penche sur la demande d'allocation journalière présentée par sa mère : « le conseil après avoir délibéré émet l'avis, par 9 voix contre 2, que la demande qui lui est soumise lui semble devoir être admise attendu que Madame Veuve Perraud est indigente, que les autres enfants ne peuvent lui venir en aide ; son fils, seul, lui remet régulièrement quelques secours et son départ la privera de son seul soutien. »

 

La guerre a éclaté depuis déjà un mois quand Georges reçoit sa « feuille de route ». Le 6 septembre 1914, jour du déclenchement de la bataille de la Marne, il prend le train pour Vannes où il est incorporé, le jour même, au 35ème Régiment d'Artillerie de Campagne. Après des « classes » sans doute quelque peu raccourcies, le deuxième canonnier Georges Perraud monte au front fin octobre ou début novembre alors que son régiment se trouve dans la Somme, au nord d'Albert, en appui des quatre régiments morbihannais et finistériens de la 22ème Division d'Infanterie. Les « canonniers conducteurs », dont Georges fait partie, sont chargés de déplacer les pièces d'artillerie et les caissons à munitions avec des attelages, de les mettre en batterie et de s'occuper des chevaux ; ils participent aussi aux tâches de manutention autour des canons de 75 mm dont le régiment est armé.

 

Son unité reste de longs mois dans le secteur de La Boisselle, aidant l'infanterie par des « préparations » d'artillerie, pilonnant le no man's land pour ouvrir des passages dans les barbelés et assommant la première ligne ennemie pour faciliter les attaques programmées. Au printemps 1915, Georges et son régiment glissent vers l'Artois et participent, en juin, aux combats d'Hébuterne. A la fin juillet, le 35ème R.A.C. est enfin relevé par l'artillerie britannique. En août, il prend la direction de la Marne où il prend part, à partir du 25 septembre, à la deuxième bataille de Champagne, dans le secteur de Perthes et de Tahure...

 

Fin octobre, Georges et plusieurs dizaines de canonniers de son régiment sont retirés de « l'enfer » champenois et renvoyés vers l'Arrière. Repassent-ils par le dépôt de Vannes ou prennent-ils immédiatement la direction de Lazenay, près de Bourges ? En tout cas, le 1er novembre 1915, Georges Perraud et ses camarades passent au 51ème Régiment d'Artillerie de Campagne et sont appelés à former une nouvelle batterie, la 111ème. Composée de 198 hommes, 115 chevaux, 26 voitures et 6 canons de 75, elle embarque à la gare de Bourges-La Fourchette le 25 novembre à 16h38. Après deux jours et deux nuits de voyage, elle arrive à Dunkerque le soir du 27. Mise à la disposition du groupement de Nieuport, elle prend le chemin de la Belgique dès le lendemain.

 

Les canonniers conducteurs et leurs chevaux vont cantonner à Coxyde-Ville pendant que les officiers vont jusqu'à Nieuport et trouvent, avec beaucoup de difficulté étant donné l'étendue des polders, des emplacements satisfaisants pour leurs 6 pièces d'artillerie. Finalement, on décide que deux canons seront installés prêt du phare de Nieuport-Bains et que les quatre autres seront positionnés « à l'extrémité des dunes, au lieu-dit la Route Bleue ». Mais le sol trop sablonneux ne présente pas la stabilité voulue au moment du tir : «  à cause des difficultés d'installation dans le sable, on construit pour les pièces, des plate-formes en béton armé. Le transport des matériaux et des munitions est très difficile : les chariots s'arrêtent à Nieuport-Bains ». Les travaux, commencés à la mi décembre, ne sont terminés que le 9 janvier. Le lendemain, la batterie est enfin opérationnelle et peut commencer à tirer et riposter sur les positions ennemies situées sur la rive droite de l'Yser. Le 26, « la batterie participe à une action générale de toute l'artillerie avec la coopération de la flotte anglaise […] 54 bombes sont tirées sur la Villa Crombez, centre de résistance ennemi ».

 

En février, la construction d'écuries s'achève à Coxyde-les-Bains alors qu'à proximité des pièces d'artillerie on poursuit l'aménagement d'abris semi-enterrés couverts par des tôles-voussoirs qui leur donnent l'allure de tunnels. A partir du 22, toutefois, la guerre reprend ses droits et les tirs allemands se font plus nombreux. Pour son malheur, Georges n'est pas de service d'écurie, le 26 février, mais posté en renfort à la 6ème pièce...

 

Or, « à la demande du chef de bataillon du P.C. de première ligne, un tir est exécuté par la batterie : 24 bombes sont tirées, 6 par les pièces du Phare, 18 par les pièces de la Route Bleue. Au cours de ce tir, la section de la Route Bleue est violemment prise à partie. La 6ème pièce est atteinte : 5 blessés (2 grièvement, 3 légèrement dont le chef de pièce). Malgré ses blessures, le personnel de la pièce continue à tirer, montrant ainsi son attitude énergique sous le feu. Les blessés graves sont Perraud et Pasquier, les blessés légers : Rey, Pudal et le maréchal des logis Pion. Le canonnier Perraud meurt de ses blessures (pied coupé, jambe brisée) en arrivant au poste de secours de Nieuport-Bains (inhumation fixée au 1er mars à 6h30 au cimetière de Nieuport-Bains, près l'église) Les autres blessés sont évacués sur l'ambulance 2/38. Un compte rendu est fait à l'Etat-Major du groupement. Proposition de citation pour la pièce. » Trois jours après l'enterrement de Georges Perraud, le 4 mars 1916, la 6ème pièce de la 111ème batterie du 51ème R.A.C. sera effectivement citée à l'ordre du régiment...

 

Le 19 ou le 20 mars 1916, le maire de La Chevrolière reçoit l'avis de décès du canonnier Perraud : « prière d'aviser la famille et plus particulièrement M. Visonneau Eugène à La Thuilière »... En 1918, Henriette, la sœur la plus proche de Georges, épousera Armand Visonneau, le frère d'Eugène, et l'accompagnera au château de La Rairie, en Pont Saint Martin, où il sera jardinier pendant plusieurs années. En juillet 1923, la dépouille de Georges Perraud sera rapatriée à la Nécropole nationale de Notre Dame de Lorette. La mère de Georges, quant à elle, restera à La Thuilière, chez son gendre et sa fille Augustine, jusqu'à sa mort en 1939.

 

Mis en ligne le 16 avril 2015

 

 

 

 

 

 

40 / 75   Antoine GUILLON, le prisonnier de Limburg

 

 

 Augustin (35/75) n'a que deux ans et demi quand naît, à la ferme de La Davière, le 7 avril 1894, le premier de ses trois frères, Edmond Antoine Célestin Guillon. Pendant ses jeunes années la vie d'Antoine, comme on l'appelle dans la famille, se confond avec celle de son frère aîné, puis avec celle de ses frères cadets, Marcel et Robert. A partir de 1908, tandis qu'il vient juste d'avoir 14 ans, Antoine va toutefois devoir remplacer Augustin placé alors comme « domestique agricole » à La Mône. Il le remplace à nouveau sur la ferme familiale quand Augustin part faire son service militaire à Fontenay-le-Comte, en 1912.

 

Au printemps 1914, Antoine a 20 ans... Il passe devant le conseil de révision de Saint Philbert qui le déclare apte au service armé. Puis c'est l'été... et la guerre ! Début septembre, Antoine Guillon reçoit déjà sa feuille de route pour le 153ème Régiment d'Infanterie qui vient de se replier à Béziers. Après Augustin, maintenu sous les drapeaux, Louis et Célestine voient partir leur deuxième fils... Antoine ne voyage sans doute pas seul jusqu'à Béziers puisque Léon Guilet, de Villegais, est incorporé au même régiment et à la même date que lui, le 7 septembre 1914.

 

Moins de trois mois plus tard, après leurs classes, Antoine et Léon quittent le Midi pour rejoindre, avec plus de 300 autres jeunes recrues, le gros du régiment qui combat en Belgique, près de la ville d'Ypres. Le 29 novembre, ces renforts arrivent à Woesten où ils sont répartis entre les différents bataillons. Antoine se retrouve dans le 3ème bataillon, 12ème compagnie. Quelques jours plus tard, à peine habitué à la boue des tranchées flamandes et au feu de la première ligne, il participe à l'attaque de Poelcappelle, le 11 décembre 1914. Cette attaque tourne à la déroute ; ce jour-là, entre les tués, les blessés et les disparus, le 153ème R.I. perd 700 hommes !

 

Antoine Guillon est de ceux-là. Il figure au nombre invraisemblable des 102 « disparus » de sa seule compagnie. En fait, blessé par une balle à l'épaule droite pendant l'assaut, il est capturé sur le champ de bataille, transféré à l'ambulance allemande d'Oostnieuwkerke puis à l'hôpital de campagne d'Iseghem. De là, à une date que nous ignorons, il est acheminé avec de nombreux compagnons d'infortune vers l'Allemagne. On peut aisément l'imaginer dans ces colonnes sans fin qui marchent à longueur de jour sous l'escorte d'intraitables uhlans... Peut-être a-t-il « bénéficié », sur telle ou telle section du trajet, d'un transport en train ? Antoine et ses compagnons doivent traverser la Belgique occupée puis la Rhénanie, franchir le Rhin à Coblence avant d'arriver, au terme d'un triste voyage de plus de 400 kilomètres, à Limburg-an-der-Lahn, dans le « staat » de Hesse-Nassau.

 

Commence alors pour Antoine une vie de captivité à propos de laquelle nous ne disposons d'aucun élément précis mais dont nous connaissons par ailleurs la dureté. Le camp de Limburg, composé de vastes baraquements, est peuplé de plus de 8000 prisonniers, essentiellement français et russes. Dépendent également de ce camp près de 6000 autres prisonniers envoyés dans des « détachements de travail » et logeant à l'extérieur. Antoine a-t-il fait partie pendant un temps de ces « arbeitskommandos » ou bien est-il resté dans l'enceinte du camp ? Y a-t-il croisé Pierre Blais, un autre Chevrolin (le frère de Jules, 33/75) qui a également séjourné pendant plusieurs mois dans ce camp en 1915 ?

 

Toujours est-il que la promiscuité, le froid, l'humidité, le manque de nourriture et, peut-être, les séquelles d'une blessure mal soignée l'affaiblissent et ont bientôt raison de sa santé. Il contracte la tuberculose et se retrouve au « lazaret des prisonniers ». A quelle date y a-t-il été transféré ? Une liste de la Croix Rouge nous apprend qu'il y est déjà le 6 novembre 1915. Il n'en ressortira pas. Antoine Guillon y meurt le 24 mars 1916 de « tuberculose pulmonaire et intestinale ». Il est inhumé le 26 au cimetière militaire de Dietkirchen, « tombe n°2 »...

 

A La Davière, ses parents, Louis et Célestine, qui ont déjà appris trois mois plus tôt la mort d'Augustin, leur fils aîné, voient à nouveau le malheur s'abattre sur eux. Dans les premiers jours de mai, Louis Tallé, le facteur, leur apporte un pli expédié depuis Genève par l'Agence Internationale des Prisonniers de Guerre de la Croix Rouge. A l'intérieur se trouve le formulaire qui leur annonce la mort d'Antoine, en précisant : « il a peu souffert ; a eu l'assistance d'un prêtre et a été enseveli avec les honneurs religieux et militaires »... Beaucoup plus tard, par l'intermédiaire de la Croix Rouge qui la remettra au Ministère de la Guerre, ses parents recevront sa « succession : une bourse avec 4,35 marks en chèque, un calepin, deux lettres »...

 

Quand les cloches de l'église de La Chevrolière sonneront enfin l'Armistice, la famille Guillon aura payé un lourd tribut à la guerre. Non seulement elle y aura perdu deux de ses fils, mais le troisième, Marcel, blessé par un éclat d'obus au bras gauche en août 1916, en sera revenu invalide... En 1927, Marcel, son épouse et ses enfants, ainsi que ses vieux parents quitteront La Davière pour s'installer à Viais.

 

Mis en ligne le 30 avril 2015

 

 

 

 

 

 

41 / 75   Auguste PADIOU, le « crapouillot » de La Chaussée

  

 

L'ironie de l'histoire veut que les deux frères Padiou de La Chaussée, Auguste et Paul (6/75), aient été appelés le même jour sous les drapeaux. Le vendredi 9 octobre 1913, pendant qu'Auguste rejoignait Vannes, Paul prenait, lui, la direction d'Angers. Les deux frères partaient aussi, ce jour-là, vers le même destin tragique...

 

Joachim Auguste Stanislas Padiou est l'aîné des trois fils issus du mariage de Joachim, roulier de son état, et de Félicité Ordrenneau, « cabaretière ». Il est né à La Chaussée, à côté du modeste café-épicerie familial, le 14 septembre 1891, un an avant Paul et huit avant Félix. Très tôt, Auguste accompagne son père dans ses tournées et, marchant sur ses pas, devient roulier à son tour. Le peu de temps libre dont il dispose, il le consacre à la pêche et à la chasse, « loisirs  alimentaires » qui sont, à cette époque, aussi nécessaires que répandus dans la population. Ce passe-temps bien ordinaire lui vaut toutefois une forte amende de 50 Francs, en février 1909, alors qu'il est pris à chasser sans permis ! Les archives ne disent pas s'il a accepté de la payer intégralement ou préféré voir son fusil confisqué en échange d'une diminution de moitié de son montant...

 

Au printemps 1912 sonne l'heure pour lui du conseil de révision mais Auguste est « ajourné à un an pour faiblesse ». L'année suivante, sa constitution et son état de santé n'ayant guère évolué, il est « classé service auxiliaire pour musculature insuffisante et varices »... Le 9 octobre 1913, Auguste est donc incorporé à Vannes, au 35ème Régiment d'Artillerie de Campagne. Dans quel service du Quartier Foucher-Careil se retrouve-t-il en tant que « personnel auxiliaire » ? Nous l'ignorons. Peut-être y croise-t-il Georges Perraud au début de l'automne 1914 ou d'autres Chevrolins de sa connaissance. Mais son moral et sa situation militaire vont brusquement s'assombrir lorsqu'il apprend, coup sur coup, la mort de son frère Paul sur le front de Champagne et la décision de la commission spéciale de réforme de Vannes de le reclasser « service armé » le 26 octobre 1914. Foin des varices et d'une musculature trop faible, la France est en guerre et, après l'hécatombe des mois d'août et de septembre, elle a plus que jamais besoin de soldats ! Auguste reçoit alors, sur place, la formation militaire du canonnier-servant à laquelle il avait longtemps cru échapper...

 

Auguste Padiou monte au front fin novembre ou début décembre alors que son régiment se trouve dans la Somme, au nord d'Albert, en appui des quatre régiments morbihannais et finistériens de la 22ème Division d'Infanterie. Comme deuxième canonnier-servant, Auguste est chargé de « servir », avec six autres artilleurs, un canon de 75 mm : il participe à son entretien, à sa mise en batterie, et assume les fonctions de pourvoyeur ou de chargeur ; mais, vu son grade, il n'est ni le tireur ni le maître-pointeur.

 

Son unité reste de longs mois dans le secteur de La Boisselle, aidant l'infanterie par des « préparations » d'artillerie, pilonnant le no man's land pour ouvrir des passages dans les fils de fer et assommant la première ligne ennemie pour faciliter les attaques programmées. Au printemps 1915, Auguste et son régiment glissent vers l'Artois et participent, en juin, aux combats d'Hébuterne. A la fin juillet, le 35ème R.A.C. est enfin relevé par l'artillerie britannique. Mais le 11 août, Auguste quitte ses camarades et passe au 45ème Régiment d'Artillerie de Campagne. Il prend immédiatement la direction de Bourges où se trouve le « centre d'instruction du matériel de 58 ».

 

En effet, une nouvelle arme, plus adaptée à la guerre de tranchée, a fait son apparition dans la première moitié de l'année 1915 et s'avère alors terriblement efficace. Il s'agit du mortier de tranchée 58T, le fameux « crapouillot », surnom dont on affublera également, par extension, les artilleurs qui le servent. Avec une portée de 350 à 600 m, une cadence de 3 coups par minute, un faible encombrement et, surtout, un tir courbe, c'est l'arme « idéale » dans ce type de combat. Après avoir reçu la formation spéciale que son utilisation nécessite, Auguste, un insigne en forme de bombe à ailettes cousu sur la manche gauche, est affecté à la 101ème Batterie, dotée de ce mortier depuis le mois de juin, et monte avec elle sur le front d'Argonne, entre Clermont et Vauquois...

 

On raconte que l'artillerie aurait profité de la création de ce nouveau corps pour se débarrasser de ses « fortes têtes » en les envoyant goûter à une vie de tranchée beaucoup plus pénible et beaucoup plus dangereuse... Toujours est-il qu'Auguste passe l'automne et l'hiver suivants dans un des secteurs les plus meurtriers du front. Il s'y illustre, pourtant, en étant cité à l'ordre du régiment le 4 février 1916 : « Canonnier plein de sang froid et d'énergie. Le 2 février, a servi avec beaucoup de crânerie une pièce violemment bombardée ou un 4ème servant a été tué » ; à quoi attribuer cette réaction héroïque et remarquée ? A l'instinct de survie ? Sans doute. Mais peut-être aussi à la rage causée par la mort, juste à ses côtés, de Désiré Julien, un bon copain de 21 ans...

 

Le printemps arrive mais la guerre continue dans ce qui reste de la forêt d'Argonne et à la mi-avril la batterie d'Auguste est postée dans le Ravin des Courtes-Chausses, légèrement en retrait et en contrebas des premières lignes de tranchées. C'est là que le 16 avril 1916, « à onze heures cinq minutes, [Auguste est mortellement] atteint par un projectile »... Voici ce qu'on lit, à cette date, dans le journal de la 101ème Batterie : « Avons à déplorer la perte du 2ème canonnier Padiou tué à la pièce D qui se trouvait en plein tir, le canonnier Vigué [qui mourra le 12 mai] grièvement blessé »...

 

Trois semaines plus tard, les Padiou reçoivent la visite du maire ou de son adjoint qui leur annonce, à nouveau, la mort d'un fils... En juillet, l'officier-comptable du 45ème R.A.C. verse un secours de 150 Francs aux parents des deux frères Morts pour la France.

 

Après la guerre, Joachim et Félicité vivent toujours à La Chaussée, à proximité de leur dernier fils, Félix, et de son épouse. En mars 1924, on les informe que la dépouille d'Auguste a été transférée du cimetière de Lachalade (Meuse) à la Nécropole nationale de La Forestière, toute proche. La même année naît Juliette puis, en 1927, un petit-fils, Paul, à qui on a évidemment donné le prénom de l'un de ses deux oncles tombés au champ d'honneur...

 

Mis en ligne le 14 mai 2015

 

 

 

 

 

42 / 75   Donatien FREUCHET, « sous un déluge de feu »

 

 

 

Donatien Jean Marie Freuchet naît aux Hautes-Huguetières le 29 décembre 1882. Il est le quatrième enfant d'un couple de cultivateurs, Julien Freuchet et Rose Dautais, originaires du Grand Panveau pour lui, de La Bastière pour elle. Jeanne, née en 1876, Joseph, né en 1878 et Ernestine, née en 1881 l'ont précédé ; Arthur, qui naîtra en 1886, et Marie, en 1890, compléteront la fratrie. Julien travaille sur la ferme en association avec son frère aîné, Joachim. Les Freuchet sont alors nombreux aux Huguetières. Les deux frères, leurs épouses et leurs enfants, sans oublier Auguste, un autre frère célibataire qui vit et travaille avec eux, voilà quinze personnes que l'exploitation familiale doit nourrir, tant bien que mal.

 

Donatien a 10 ou 12 ans quand Julien Freuchet et sa famille quittent Les Huguetières pour s'installer au Bon Guéret. Les Guilbaud sont leurs nouveaux voisins et leur fils Edouard (26/75) est à peine plus jeune que Donatien ; on peut imaginer que les deux garçons se connaissent bien. Donatien travaille depuis déjà plusieurs années sur la ferme familiale quand, au printemps 1902, sonne l'heure du conseil de révision.

 

La décision tombe, sans appel : Donatien est « exempté pour rachitisme ». Les archives ne nous disent rien de la façon dont notre garçon l'a vécue : soulagement ou frustration ? N'oublions pas qu'à cette époque le « régiment » est aussi synonyme de découvertes et de rencontres, une chance souvent unique dans la vie d'un paysan de prendre quelque distance avec un horizon limité et une activité aussi dure que répétitive. A 20 ans, l'exemption peut aussi être vécue comme une blessure intime : quelle image laissera-t-on dans le regard de ses conscrits et des filles à marier ?

 

Bon gré mal gré, Donatien reste au Bon Guéret. Au cours des années suivantes, il voit son frère Joseph épouser Valentine Guillou en 1907, puis il perd sa mère en 1909 et assiste en 1910 au mariage de sa sœur Ernestine avec Eloi Béranger. Il voit naître aussi, à la ferme, ses neveux, Joseph et Rogatien, les deux fils de Joseph... Quand la guerre éclate, Donatien, qui va déjà sur ses 32 ans, est toujours célibataire. Le 14 décembre 1914, il repasse devant le conseil de révision qui, sans doute à sa grande surprise, le classe « bon service armé » !

 

Il est appelé à l'activité le 23 février 1915 et incorporé le lendemain au 68ème Régiment d'Infanterie dont le dépôt se trouve au Blanc, dans l'Indre. Donatien avait déjà dû entendre parler de ce régiment et de la caserne Chanzy puisque son frère, Joseph, y avait fait son temps une quinzaine d'années auparavant. Fin avril ou début mai, après des « classes » accélérées, Donatien est envoyé combattre sur le front d' Artois où se trouve alors son régiment. Il reçoit le baptême du feu entre Lens et Noeux-les-Mines. Après deux mois passés dans les tranchées de ce secteur, le 68ème R.I. est relevé le 2 juillet. S'ensuit une période de retrait et de repos relatif dans la Somme puis dans l'Oise, en juillet. A la mi août, Donatien et son régiment remontent en ligne dans la Somme, près de Lihons, puis, au début septembre, de nouveau en Artois, autour de Wailly. C'est là que le 68ème R.I. est passé en revue par le général Foch, le 17 septembre.

 

La semaine suivante, alors qu'est déclenchée la grande offensive de Champagne, commence pour Donatien et ses camarades une bataille de diversion qui a pour but de fixer l'ennemi en Artois. Voici le récit de l'une des attaques auxquelles a participé Donatien Freuchet, soldat de la 5ème compagnie, le 24 septembre, telle qu'elle est rapportée dans le journal régimentaire : « [Dans la première vague] les 5ème et 6ème compagnies, plus favorisées (les fils de fer ayant été complètement détruits), arrivent à la 1ère tranchée ennemie. Un combat au corps à corps se livre dans la tranchée. Ne se sentant pas soutenus, ni à gauche (le 114ème n'ayant pu atteindre la tranchée ennemie) ni à droite (la brigade marocaine n'ayant pu s'emparer du Bois de Blaireville) et sans direction par suite des pertes en officiers et sous-officiers, les hommes qui avaient atteint la première tranchée se retirent […] jusqu'à la tranchée de départ »...

 

Début octobre, le régiment de Donatien se déplace au nord d'Arras pour relever des troupes britanniques dans le sous-secteur de Loos-en-Gohelle. Il y reste jusqu'en mars 1916, dans des conditions de plus en plus pénibles ; à la date du 24 décembre, on lit que « depuis deux jours les demandes de claies, planches, sacs à terre n'ont pas reçu satisfaction. Sous les obus ou sous la pluie, les boyaux et les tranchées s'écroulent et tous les efforts faits pour les relever restent vains faute de revêtement. Cette situation ne peut pas durer »... Pour améliorer le moral des troupes qui commence sérieusement à faiblir au cours de cet hiver 1915-1916, on voit se développer les « Revues » puis le « Théâtre aux Armées ». Ainsi, pendant que Donatien et ses camarades du 2ème Bataillon occupent les tranchées du Bois en Hache, les deux autres bataillons du 68ème, en cantonnement à Hersin-Coupigny, sont invités à se distraire un peu : « 28 janvier à 18h, au baraquement, séance récréative agrémentée par la présence du chansonnier Dominique Bonnaud »...

 

Le 9 mars, le régiment de Donatien est enfin relevé par « les Anglais » et transporté, le 15, dans la région de Dunkerque pour une période de repos bien méritée. Son bataillon cantonne à Coudekerque jusqu'au 31 mars, date à laquelle il se rend à Bergues pour embarquer à bord d'un train qui le conduit à Dompierre-Ferrières, dans l'Oise, où il stationne jusqu'au 13 avril. Il en repart alors pour atteindre Givry-en-Argonne le lendemain. Le 18, les hommes du 68ème sont enfin transportés par autobus à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Verdun où la terrible bataille fait déjà rage depuis deux mois...

 

Dans la nuit du 19 au 20 avril, Donatien et son régiment relèvent le 160ème R.I.. Ils montent en première ligne sur la commune du Mort-Homme, dans le secteur de la cote 304 et du Bois Eponge. Il s'agit d'arrêter, coûte que coûte, la progression allemande qui se poursuit alors sur la rive gauche de la Meuse. Le 21, le bombardement ennemi s'intensifie mais c'est le samedi 22 qu'il va atteindre son paroxysme. Voici ce que note l'officier dans le journal de marche : « Violent bombardement avec pièces de tous calibres le 22 avril de midi à 18 heures sur tout le front du 68ème. Le même jour vers 16h15, attaque du saillant du Bois Eponge par deux compagnies ennemies. L'ennemi n'a pas pu atteindre nos tranchées ». A propos de cette veille de Pâques 1916, le vétéran qui publiera en 1919 L' Historique du 68ème R.I. fait ce récit effrayant : « le bombardement s'accroît de minute en minute, des rafales de 210 et de 150 arrivent par six, par douze à la fois, sans parler des 105 et des 77 »...

 

Au terme de ce déluge de fer et de feu, pendant lequel on pouvait compter jusqu'à 120 coups d'obus par minute, le 68ème dénombre 51 tués et 75 blessés au nombre desquels figure notre Chevrolin. Gravement blessé, Donatien est évacué par train sanitaire, une dizaine de jours plus tard. Le 3 mai, il arrive à Paris où il est admis à l'hôpital militaire Villemin, dans le 10ème arrondissement. Mais le jour-même, le médecin-chef envoie un télégramme, qui ne laisse guère d'espoir, au maire de La Chevrolière : « donne graves inquiétudes, informez famille au Guéret... ». En effet, dès le lendemain, 4 mai 1916, Donatien Freuchet meurt « des suites de blessure de guerre »... Il est inhumé, le 6 mai, dans le carré militaire de Pantin. Quelque temps plus tard, au Bon Guéret, son père recevra sa « succession » : « 10,75 Francs, une pièce belge de 10 centimes, trois médailles de piété, un porte-monnaie »...

 

Après guerre, la famille Freuchet vit toujours au Bon Guéret. La ferme familiale abrite alors le père de Donatien, deux de ses sœurs restées célibataires, leur frère cadet, Arthur, qui a épousé Marie Hégron, de Montbert, en 1919, et leurs deux fils. Cependant toute la famille quittera Le Bon Guéret, en mai 1926, pour s'installer aux Barreaux en Pont Saint Martin.

 

Mis en ligne le 28 mai 2015

 

 

 

 

 

 

43 / 75   Alphonse BAUDRY, un Passis à l'étrange parcours

 

 

 

Alphonse Théophile Baudry est né à Passay le 7 septembre 1874. Fils d'un pêcheur, Jean Joseph Baudry, et de son épouse, Jeanne Ringeard, Alphonse va grandir auprès d'Augustine, son unique sœur, née l'année précédente. Cette sœur aînée prend d'autant plus d'importance pour lui que leur mère meurt prématurément, le 13 mai 1886 ; Alphonse n'a alors que 11 ans et demi...

 

Bien vite le garçon va rejoindre son père sur le lac et devenir pêcheur à ses côtés tandis qu' Augustine partage son temps entre les tâches ménagères et une place de plumeuse chez le volailler Hervouet. Mais cela ne suffit pas et les Baudry vivent dans une grande pauvreté comme en atteste la délibération du conseil municipal du 17 février 1895 en réponse à la demande de dispense du service militaire qu'Alphonse vient de lui présenter : « Le Conseil considérant que la famille Baudry, qui est dans une complète indigence, a à sa charge le sieur Baudry Jean, aïeul du sollicitant, lequel n'a aucune ressource pour vivre, et que ledit Baudry Alphonse assure l'existence de ce vieillard par son travail est d'avis qu'il soit fait droit à sa demande. »

 

Malheureusement, si Alphonse obtient un ajournement de son départ pour l'année 1895, il est tout de même appelé sous les drapeaux l'année suivante. Le 14 novembre 1896, il rejoint Ancenis où il est incorporé au 64ème Régiment d'Infanterie. Promu caporal en septembre 1897, Alphonse est renvoyé dans ses foyers le 17 septembre 1898. Plus tard, il sera rappelé pour deux périodes d'exercices, à l'automne 1901 à Granville, au 2ème R.I., et à l'été 1904 à Nantes, au 65ème R.I.

 

Peu de temps après son retour, Alphonse Baudry, qui vient d'avoir 30 ans, convole en justes noces avec une jeune Passise de 22 ans, fille de pêcheur également, Marie Anne Brisson. Le mariage est célébré le 7 novembre 1904 et dès l'année suivante leur naît un fils prénommé Alphonse comme son père. Mais la vie est dure pour les pêcheurs du lac, surtout quand ils ont charge de famille et qu'en plus la maréchaussée s'en mêle... En novembre 1906, Alphonse est verbalisé pour « pêche de nuit avec engin prohibé » et doit s'acquitter d'une amende de 25 Francs !

 

Et puis la guerre arrive... Alphonse va avoir 40 ans lorsqu'il est rappelé le 13 août 1914. Vu son âge, il est incorporé au 81ème Régiment d'Infanterie Territoriale qui se forme à Nantes. Le 18, il monte dans le train qui l'emmène vers le front. Après un stationnement de quelques jours à Choisy-le-Roi, le 81ème R.I.T. arrive dans le Nord et subit le baptême du feu près de Bourghelles le 24 août. Puis, pendant un mois et demi, Alphonse et ses camarades, surpris par la « Course à la Mer », vont se replier jusqu'aux alentours de Rouen avant de remonter courant septembre dans la Somme, livrant des combats sporadiques mais meurtriers à Péronne, le 23, à Maricourt, Montauban, Fricourt, entre le 26 et le 29, autour d'Albert, enfin, au début octobre. Le front se stabilise alors et les territoriaux du 81ème se voient chargés de creuser et d'aménager des kilomètres de tranchées au sud-ouest d'Arras.

 

Le 16 décembre 1914, pour une raison inconnue, le caporal Baudry quitte le régiment nantais et passe au 10ème Régiment d'Infanterie Territoriale qui est alors chargé du « service des gares » de part et d'autre de la frontière franco-belge, entre Dunkerque et Poperingue. Alphonse va profiter de cette affectation enviable, à la fois moins pénible et moins exposée, pendant deux mois. Mais cette sinécure se termine de façon brutale ! En effet, le 16 février 1915, Alphonse est incorporé au 1er Régiment d'Infanterie Coloniale ! Passer ainsi, à 40 ans, de l'armée territoriale à l'armée coloniale, mériterait des explications que nous n'avons pas retrouvées. Aucune sanction disciplinaire n'apparaissant sur la fiche matriculaire de notre Passis, on en vient à se demander s'il ne s'est pas, tout simplement, porté volontaire...

 

Alphonse Baudry quitte alors le Nord pour l'Argonne où on le retrouve en première ligne autour de Vienne-la-Ville et du sinistre Bois de la Grurie. Pendant neuf mois, il endure la vie de tranchée, alternant les périodes « au feu » et les périodes de repos dans l'un des secteurs du front où les combats sont alors les plus acharnés. Il prend part à la deuxième et effroyable bataille de Champagne, à partir du 25 septembre, et lui survit encore ! Et puis, pour une raison à nouveau obscure, Alphonse repasse de l'armée coloniale à l'armée territoriale, le 26 novembre 1915 ! Le voici maintenant caporal à la 13ème compagnie du 77ème Régiment d'Infanterie Territoriale...

 

Que devient-il pendant les cinq mois suivants ? Se trouve-t-il encore sur le front ? A quel endroit ? La disparition du journal des marches et opérations de ce régiment et l'absence d'historique le concernant dans les publications d'après-guerre ne nous permettent pas de répondre à ces questions. Ces lacunes achèvent même d'épaissir le mystère qui entoure le parcours militaire de notre Passis. Alphonse ne réapparaît dans les archives que le 28 avril 1916, date de son admission à l'hôpital temporaire du lycée de Cherbourg ! C'est dans cette ville, en effet, que se trouve le dépôt de son dernier régiment. Quelques semaines plus tard, le 3 juin 1916, « à 4 heures », Alphonse Baudry meurt de « maladie contractée en service », sans plus de précision. En fait, la mémoire familiale nous apprend qu'Alphonse « avait de l'albumine » et qu'il aurait succombé à des complications consécutives à une injection.

 

La misère dans laquelle se trouvent alors sa veuve, Marie Anne Brisson, et leur fils de 11 ans amène le trésorier du 25ème R.I., autre régiment cherbourgeois auquel était lié celui d'Alphonse, à leur verser un secours d'urgence de 150 Francs dès le 12 juillet.

 

Après la guerre, Marie Anne se remariera, le 25 janvier 1919, avec Joseph Richard, un autre pêcheur. De ce deuxième lit naîtront deux filles, Georgette en 1920 et Jeanne en 1922. Plus tard, en 1927, Jean Joseph et Augustine Baudry, le père et la sœur de notre Poilu, mourront l'un et l'autre à deux mois d'intervalle. Dans les mêmes temps, le fils d'Alphonse, qui deviendra bientôt l'un des meilleurs pêcheurs de Passay, prendra femme et aura une fille, Gisèle, en 1929...

 

Mis en ligne le 18 juin 2015

 

 

 

 

 

 

44 / 75   Jean DAUTAIS, de Chantemerle à Verdun

 

 

 

Les Pasquier avaient quitté La Buchetière pour s'installer à Chantemerle vers 1874. Le fils épousa Henriette Toscan dès 1877, mais sa sœur, Jeanne Philomène, coiffa longtemps Sainte Catherine... Elle dut attendre ses 34 ans pour épouser Jean Baptiste Dautais, « domestique agricole » à La Grand'Ville. Encore son mariage fut-il assombri par la mort de sa mère survenue cinq jours auparavant... De cette union tardive naquit l'année suivante, le 30 octobre 1888, un fils unique, Jean Joseph Henri Dautais.

 

Quelques années plus tard, autour de 1894, le couple Dautais, leur petit garçon, dont le prénom usuel était Henri, et le grand-père, Charles Pasquier, quittent Chantemerle pour s'installer à Passay. La petite famille vit modestement des « journées » que chacun fait à droite et à gauche.

 

Jean, quant à lui, ne s'attarde pas sur les bancs de l'école. Dès l'âge de 12 ans il est recensé comme « cultivateur ». Il vit et travaille auprès de ses parents, jusqu'à ce que sonne l'heure du service militaire qu'il part accomplir le 7 octobre 1909, à La Roche-sur-Yon, au 93ème Régiment d'Infanterie. Deux ans plus tard, en septembre 1911, il quitte la caserne Travot pour retrouver la charrue qui l'attend à Passay.

 

Jean Dautais, toujours célibataire, va sur ses 26 ans quand la guerre éclate. Il est rappelé le 3 août 1914 et, en compagnie d'autres Chevrolins, comme François Corbineau (20/75), il prend le train de Legé dès le lendemain, à la gare de La Chevrolière. A son arrivée à La Roche-sur-Yon, le soldat Dautais est incorporé au 2ème Bataillon, 6ème Compagnie.

 

Le 93ème R.I. arrive à Reims le 8 août. Le régiment monte alors vers la Belgique qu'il atteint après huit jours de marche. Il prend part à l'effroyable bataille de Maissin le 22, puis au repli général vers la Champagne. Jean participe alors à la bataille de la Marne. Ce sont alors les marches forcées jusqu'à Compiègne où le régiment monte dans les trois trains qui vont le conduire sur le front de la Somme, entre Albert, La Boisselle et Beaumont-Hamel.

D'octobre 1914 à mars 1915, les deux régiments vendéens, le 93ème de La Roche et le 137ème de Fontenay, restent sur ce même secteur où ils se relaient régulièrement en première ligne. Le 17 mars, le 93ème R.I. glisse vers le secteur d'Hébuterne et de La Signy, plus au nord. C'est là que Jean Dautais est promu caporal, le 15 avril 1915, alors que son bataillon cantonne à Bus-lès-Artois. Il se trouve toujours dans ce secteur lorsque parvient, le 6 juin, l'ordre d'une attaque massive sur la ferme de Toutvent et le village d'Hébuterne.

Le lendemain, Jean et sa compagnie font partie de la première vague qui s'élance à 5 heures, baïonnette au canon... Ces combats acharnés vont durer 4 jours dans des conditions indicibles : les soldats s'abritent dans des trous d'obus, souffrent d'une chaleur accablante, doivent faire face à un tir de barrage incessant qui gêne considérablement le ravitaillement ; on manque d'eau et bientôt de munitions... Lorsque le 93ème est relevé dans la nuit du 10 au 11 juin, ses pertes s'élèvent à environ 1100 hommes...

Le régiment de Jean tiendra le secteur d'Hébuterne jusqu'au 21 juillet. A cette date, il est relevé par la 143ème Brigade anglaise et mis au repos autour du Mesnil-Conteville, dans l'Oise. Le 13 août, il est dirigé vers la Champagne où l'Etat Major commence déjà à concentrer de nombreux régiments. De Vitry-la-Ville, le 93ème R.I. monte par étapes vers Somme-Tourbe puis atteint les tranchées du Mesnil-lès-Hurlus et de la ferme de Beauséjour le 27 août.

A partir du 25 septembre 1915, Jean Dautais participe à la grande offensive de la deuxième bataille de Champagne. Son bataillon, d'abord en réserve, subit de nombreuses pertes à cause du pilonnage de l'artillerie allemande. Puis, à partir du 27, la sixième compagnie à laquelle notre homme appartient reçoit pour mission, avec d'autres unités, de s'emparer de l'ouvrage situé à l'ouest du Trapèze. L'objectif ne sera atteint, au prix d'âpres combats, que le 8 octobre au matin... Jean et ses camarades s'emparent à cette occasion « d'un canon-revolver sur affût complet en bon état avec munitions, de trois mitrailleuses intactes [...], de 1500 fusils, d'un lance-bombe et d'un nombre considérable de [...]munitions de toutes sortes ». Le 17, le bataillon de Jean, durement éprouvé, est enfin relevé et envoyé en bivouac pour quelques jours au sud de la Voie Romaine. Pour suppléer à un manque de cadres qui se fait alors criant, on décide la promotion de nombreux hommes du rang. C'est sans doute à la faveur de cette mesure d'urgence que Jean Dautais est nommé sergent le 21 octobre 1915.

Mais les pertes subies par le 93ème R.I. ont été décidément trop lourdes et, le 6 novembre, le régiment de Jean est transporté par « camions automobiles » à Soulanges, près de Vitry-le-François, afin d'y être réorganisé. Les troupes sont alors mises « au grand repos » jusqu'au 7 décembre, date à laquelle elles remontent vers Somme-Suippes et s'installent dans les tranchées du secteur de la Savate et de ses alentours. Le 93ème R.I. va tenir ces positions pendant tout l'hiver en alternance avec les 64ème et 65ème R.I.

Entre le 20 et le 23 avril 1916, le 93ème est relevé. Il quitte définitivement un secteur du front où il vient de combattre pendant huit mois Après avoir passé quelques jours au repos près de Châlons, il est envoyé, le 1er mai, à Mourmelon-le-Petit. Le bataillon auquel appartient le sergent Dautais doit y relever un « groupe cycliste ». Que s'est-il passé, pour notre Chevrolin, pendant ces déplacements et cette courte période de transition ? Les archives sont muettes sur cette question. Pourtant, le 3 mai, Jean est « cassé de son grade pour faute grave contre la discipline et remis soldat de 2ème classe »... Aucun indice, malheureusement, ne nous permet de faire la moindre supposition sur les causes de cette sanction dont on sait par ailleurs que, bien que sévère, elle n'était pas si rare.

C'est donc en simple soldat que Jean Dautais quitte la Champagne trois semaines plus tard. Après avoir été relevé puis rassemblé à Mourmelon-le-Grand le 25 mai, le 93ème R.I. se porte à Cuperly d'où il est transporté à Givry-en-Argonne dans la nuit du 26 au 27. De là, à pied, le régiment rejoint Verdun où il arrive le 9 juin à 22 heures. Le soir du 10, Jean et son bataillon sortent de la citadelle pour monter en ligne au Bois des Vignes. Le 12 juin 1916 à 7h15 trois compagnies, dont celle de Jean, la 6ème, « reçoivent l'ordre de se porter à la tête du Ravin des Vignes » pour contrer une tentative allemande d'infiltration entre l'ouvrage de Thiaumont et la cote 320.

A 10h10, cette première mission accomplie, la 6ème compagnie reçoit l'ordre de repartir de l'avant pour occuper les retranchements situés à l'ouest de l'ouvrage de Thiaumont. L'attaque est lancée à 10h25. Un historique du régiment rapporte que « pour exécuter ce mouvement, il faut franchir la crête de Froideterre qui est soumise à un véritable tir de barrage d'obus de tous calibres, [que] l'ordre est néanmoins exécuté avec un entrain admirable, mais [que] malgré les précautions prises, les pertes sont nombreuses »... C'est en effet au tout début de cette nouvelle progression que Jean Dautais allait être fauché, à 10h30 précises...

L'acte de décès de notre Chevrolin ne sera dressé que le 21 juin par le sous-lieutenant Jolly, « officier Chargé des Détails du 93ème R.I. ». D'abord inhumé au cimetière des Quatre Cheminées, sa dépouille sera transférée le 24 février 1920 au Cimetière Militaire de l'Ecluse, à Bras-sur-Meuse, « tombe n°23, rangée 10 ». Avec lui s'éteint aussi l'une des deux plus anciennes branches de la famille Dautais dont l'implantation à La Chevrolière remontait, pour le moins, au XVIIème siècle.

Après la mort de son fils unique puis de son époux, en septembre 1921, Philomène Dautais, désormais âgée et sans ressource, quittera Passay pour La Michellerie. Elle y sera recueillie par Fernand Padiou dont l'épouse, veuve en premières noces d'Emile Freuchet (29/75), était sa nièce par alliance. La « tante Dautais » s'y éteindra le 29 décembre 1935 à l'âge de 82 ans. Songeons enfin, un instant, qu'à cause de la Grande Guerre, chacun des trois habitants de cette seule maison aura eu à déplorer la perte, qui d'un frère, qui d'un mari, qui d'un fils...

Mis en ligne le 10 septembre 2015

 

 

 

 

45 / 75   Gustave RICHARD, l'oncle que Tino n'a pas connu

 

 

 

Jean Marie Richard et Aimée Albert étaient mariés depuis cinq ans lorsque naquit, à Passay, le 25 septembre 1894, leur deuxième et dernier enfant, Gustave Jean Marie Emile. Un grand frère, Marcel, l'avait précédé de quatre ans.

 

Chez les Richard, on vit de la pêche depuis des générations et dès qu'il en a l'âge Gustave rejoint son père et son frère sur le lac. Il y retrouve aussi son oncle Maurice et son cousin germain, Ambroise (29/75), qui a le même âge que lui et qui partagera le même destin...

 

Mais, le 27 juillet 1914, Gustave est de la noce ! Celle de son frère Marcel qui épouse ce jour-là Reine Fèvre, la fille d'un marchand de volailles « exilé » aux Trois Moulins et de Marie Anne Josnin de Passay. Cependant la fête sera de courte durée... Moins d'une semaine plus tard, c'est la guerre !

 

Gustave voit le jeune marié rejoindre Angers et le 6ème R.G. dès le 3 août... Un mois plus tard, c'est son tour. Il n'a pas 20 ans lorsqu'il se retrouve à Tours, incorporé « par anticipation » le 8 septembre 1914, au 66ème Régiment d'Infanterie. A la caserne Baraguey d'Hilliers, notre jeune pêcheur suit des « classes » accélérées. Deux mois plus tard, le 16 ou le 27 novembre, Gustave arrive déjà sur le front belge qui vient de se stabiliser au lendemain de la première bataille d'Ypres : « A 9h30, présentation des recrues au Drapeau et aux anciens. Vibrante allocution du commandant de Villantroys. Très belle cérémonie »...

 

Les choses sérieuses vont commencer dans la nuit du 28 au 29 novembre quand le 66ème remonte en ligne au nord d'Ypres, autour de Veldhoek. Notre Passis découvre alors les « mauvaises tranchées, dans l'eau et la boue glaciales, sous une fusillade incessante ». Cette situation dure tout le mois de décembre aggravée encore à partir du 22 par de violentes attaques ennemies que le 66ème peine à juguler. Les pertes sont nombreuses. Le 29, la tempête balaie le champ de bataille et vient s'ajouter à une « canonnade intermittente ». C'est dans cet enfer que le lendemain, 30 décembre, Gustave est blessé une première fois. Une balle lui traverse l'épaule droite : « plaie en séton à travers le deltoïde droit »...

 

Il quitte les tranchées de Veldhoek pour être soigné à l'ambulance pendant que son régiment, relevé par le 32ème R.I., « va au demi repos ». L'humour grinçant de l'officier qui relate alors ce mouvement dans le journal de marche en dit long sur le quotidien des Poilus : « 2ème Bataillon à la Butte aux Anglais où il se trouve mal, 1er Bataillon au Château sans nom où il n'est pas mieux, 3ème Bataillon à la ferme Bellewaerde où il est embourbé. Ainsi commence dans la saleté mais dans la gaieté l'année 1915 »...

 

Gustave reprend rapidement l'activité et va rester avec son régiment sur ce même secteur jusqu'au début du printemps 1915, participant, entre autres, aux assauts meurtriers d'Hérenthage du 19 au 21 février. Le 27 mars, le 66ème R.I. est enfin « enlevé en autobus pour Wormhout » situé en arrière du front. A partir de cette date et jusqu'au 24 avril, Gustave et ses camarades vont descendre vers l'Artois par de longues étapes de marche quasi quotidiennes qui les conduisent depuis les environs de Saint Omer jusqu'au Souich, au sud du Pas-de-Calais. Ces marches, comme celle du 9 avril, par exemple, sont toujours préférées au danger et à l'inconfort permanents de la tranchée : « départ 5h50, arrivée au cantonnement à 15h après une bourrasque de neige accompagnée d'éclairs et de tonnerre ; marche assez longue et pénible effectuée avec entrain »...

 

Mais le 25 avril 1915, le régiment remonte dans des autobus qui le ramènent promptement en Belgique où la deuxième bataille d'Ypres vient de commencer trois jours plus tôt. A cette occasion, les Allemands ont déclenché la première attaque au gaz, surprenant et désorganisant les tranchées alliées. S'engagent alors des combats acharnés auxquels participe le régiment de Gustave. Du 27 au 30 avril, l'ardeur des combattants du 66ème R.I. réussit à arrêter l'offensive ennemie : « de l'aveu d'un officier allemand prisonnier, nos attaques […] les ont remplis d'admiration et de terreur »...

 

Le 5 mai, le régiment est relevé et prend à nouveau la direction de l'Artois où il arrive, par chemin de fer, le lendemain. Il remonte en ligne le 9, autour de Mont Saint Eloy, et va y combattre jusqu'au 31. Les combats sont rudes, les mitrailleuses ennemies redoutables. Certains jours les pertes sont effroyables, comme le 11 mai, où l'on dénombre 420 soldats mis hors de combat, tués ou blessés... Juin se passe également autour d'Arras. Les combats et les bombardements ne laissent aucun répit aux hommes du 66ème qui sont « éreintés »...

 

Le 3 juillet 1915, ils sont enfin relevés et envoyés au repos. Pendant deux mois, ils alternent alors des temps d'inactivité complète, des périodes d'exercice, d'instruction ou de travaux défensifs, cantonnant successivement dans le Pas-de-Calais, la Somme, puis l'Oise. Le seul événement notable se déroule à Villers-Bretonneux, le 23 août, quand le 66ème R.I. participe à la revue de la 18ème Division d'Infanterie. Gustave a-t-il aperçu à cette occasion le président Poincaré, le roi Albert, Lord Kitchener, ou Alexandre Millerand, le ministre de la Guerre ?

 

Pendant les six mois qui suivent, du 26 août 1915 au 28 février 1916, le 66ème R.I. combat à nouveau en Artois, en alternance avec l'autre régiment tourangeau, le 32ème, d'abord au sud d'Arras, dans le secteur d'Agny, puis, pendant tout l'hiver, au nord de Lens. Cette longue période d'activité ne sera interrompue que par une douzaine de jours de vrai repos, à Noeux-les-Mines, entre le 14 et le 26 décembre. Peut-être Gustave en a-t-il profité pour arroser avec ses compagnons d'armes son galon de soldat de première classe obtenu le 1er décembre ?

 

Le 28 février 1916, il quitte le front avec son régiment pour quelques semaines de repos bien méritées à proximité de Berck et d'Etaples. Puis entre le 31 mars et le 23 avril, par petites étapes, par « voie de terre » ou chemin de fer, le régiment de Gustave prend lentement mais sûrement la direction de la Meuse... Le 66ème se retrouve alors à une douzaine de kilomètres au nord ouest de Verdun où il relève les 2ème et 4ème Bataillons de Chasseurs à Pied et prend position, pendant la nuit de Pâques, dans le secteur du Bois Camard, côte 304, à quelques centaines de mètres seulement de l'endroit où, quelques heures plus tôt, Donatien Freuchet (42/75) vient d'être mortellement blessé...

 

Pendant 15 jours, les hommes du 66ème et des régiments qui l'entourent subissent un pilonnage quasi incessant de l'artillerie allemande mais tiennent bon au prix de pertes considérables : «  ils ne passeront pas »... Rien que le 6 mai, on dénombre 150 tués et 397 blessés au 66ème ! Gustave en fait partie : sous ce déluge apocalyptique, il est en effet victime d'une « commotion cérébrale ». Par chance, son régiment est relevé dès le lendemain et envoyé au repos à Chancenay, près de Saint Dizier.

 

Notre Passis, blessé pour la deuxième fois, est sans doute remis lorsque le 29 mai, le 66ème prend la direction de Suippes, dans la Marne, où il arrive le 3 juin. Il prend position dans le secteur de Souain où le front est alors d'autant plus calme que la bataille de Verdun fait rage à 70 kilomètres de là. Cependant, calme ne signifie pas sans danger... Le 25 juin, pendant une "théorie", Gustave est blessé pour la troisième fois ! "L'explosion intempestive de grenades" lui occasionne une « plaie au crâne ». On lit à cette date dans le journal du régiment : « Rien à signaler, deux blessés à la 4ème [compagnie] »... Toutefois, Gustave Richard ne se relèvera pas de cette blessure accidentelle. Il meurt le lendemain, 26 juin 1916, à Suippes, où on l'a transporté...

 

La guerre terminée, son frère Marcel, le jeune marié de 1914, qui a été « intoxiqué devant Douaumont » en octobre 1918, rentre à Passay et retrouve les siens. Après Marcelle, née dès 1915, il aura quatre autres enfants : Aimée en 1919, Jeanne en 1922, puis deux fils, René en 1924 et Bernard en 1928. Ce dernier, bien connu des Chevrolins sous le surnom de Tino, deviendra, dans la seconde moitié du XXème siècle, l'une des figures marquantes des pêcheurs de Passay...

Mis en ligne le 8 octobre 2015

Nouveaux éléments ajoutés le 7 février 2017

 

 

 

 

 

46 / 75   Henri BARILLERE, tué au premier jour de la Bataille de la Somme

 

 

 

Henri Pierre Joseph Barillère est né le 29 octobre 1881 au bourg de La Chevrolière. Ses parents, Pierre Barillère et Angèle Bretagne, sont mariés depuis un an et vivent alors chez ses grands-parents maternels, François Bretagne et Anne Biton.

 

Modestes cultivateurs, Pierre et Angèle quitteront toutefois les beaux-parents pour s'installer dans une maison un peu plus grande où ils accueilleront bientôt six autres enfants : Adolphe, en 1883, Marie en 1887, Ernest en 1889, Eloi en 1891, Angèle en 1894 et, enfin, Edmond en 1900. Tant de bouches à nourrir amènent les Barillère à « placer » leur aîné dès qu'il en a terminé avec l'école. Henri se retrouve ainsi domestique à Passay, d'abord chez Pierre Josnin, le marchand de volailles, puis, au tournant du siècle, chez le beau-frère de ce dernier, le boulanger François Lemerle.

 

Mais le jeune homme quitte définitivement le fournil quand sonne l'heure du service militaire. Il est incorporé le 14 novembre 1902 au 68ème Régiment d'Infanterie, partagé entre les garnisons du Blanc et d'Issoudun, dans l'Indre. Ayant tiré un bon numéro, il est de retour dès septembre 1903. Il revient alors au bourg de La Chevrolière pour travailler la terre aux côtés de son père et remplacer, à partir de l'année suivante, son frère Adolphe qui part à son tour « au régiment », tandis qu'Ernest est placé comme garçon de ferme chez Constant Anizon, à Beau Soleil.

 

Plus tard, Henri, toujours célibataire, quitte définitivement la maison paternelle pour La Grande Noé quand Jean-Baptiste Chagneau l'embauche comme domestique agricole. En dehors des deux périodes d'exercices effectuées à Nantes à l'été 1908 et au printemps 1911, Henri travaille sur cette ferme jusqu'à la guerre. Quand elle éclate, il a déjà 32 ans et fait partie de l'armée de réserve. Il rejoint donc le dépôt du 265ème Régiment d'Infanterie, à Nantes, le 20 août 1914, puis, au cours des jours suivants, le gros du régiment qui, affecté à la défense du camp retranché de Paris depuis le début du mois, stationne à Aulnay-sous-Bois.

 

Toutefois, Henri est à peine arrivé que son régiment reçoit l'ordre de monter vers le nord. Le 25, des trains l'amènent à Arras. Il connaît son baptême du feu trois jours plus tard au cours de la triste « affaire de Ginchy », dans la Somme, où tombera Paul Guillet (1/75) qu'il devait sûrement connaître... Ensuite, à un moment où le front n'est pas encore fixé, le 265ème redescend progressivement vers le sud-est ; il est à Pontoise, le 1er septembre, puis sur le secteur de Moulin-sous-Touvent à partir du 15. Il subit une violente attaque le 20 et se replie alors sur Saint Pierre-lès-Bitry et Attichy, toujours dans l'Oise.

 

Commence alors pour le régiment d'Henri une longue période de 8 mois, pendant laquelle, alors qu'il s'est « enterré » sur place, l'expression « guerre de position » va prendre pour lui tout son sens : « Là, c'est toujours le même cycle : de première ligne en réserve, de réserve en deuxième ligne, de deuxième ligne en première, pénible va-et-vient par les chemins boueux et les nuits ténébreuses et pénible séjour aux tranchées » écrira, après guerre, le commandant du Plessis de Grenédan.

 

En dehors d'un détachement de cinquante hommes envoyé garder le pont de bateaux de Jaulzy, sur l'Aisne, tous les soldats du 265ème vont subir tant bien que mal la monotonie et la promiscuité de la vie de tranchée, menacés non seulement par l'ennemi d'en face en cette fin d'année 1914, mais aussi par la fièvre typhoïde qui fait alors des ravages ! C'est ainsi qu'en novembre Henri apprend que Jean Baptiste Lhomelet (10/75), en compagnie de qui il avait quitté La Chevrolière le 20 août précédent, vient d'être évacué vers l'Arrière...

 

En janvier 1915, Henri et son régiment sont mis au repos. Entre le 6 et le 8, tous les soldats reçoivent une première injection du vaccin antityphique. Mieux vaut tard que jamais. Dans les jours suivants, les bataillons doivent faire, alternativement, « des marches d'entrainement de 18 kilomètres » ainsi que « des travaux d'amélioration ». Henri et ses camarades profitent même d'une nouveauté, à la fin du mois : « des bains douches ayant été organisés, deux compagnies profitent [à tour de rôle, entre le 28 et le 31 janvier], de cette nouvelle mesure d'hygiène »...

 

Le 1er février, le 265ème remonte en ligne et relève les Vannetais du 316ème R.I., toujours dans le même secteur de Saint Pierre-lès-Bitry. Rien de notable ne se passe avant le 6 juin, date à laquelle le 265ème participe comme « second élément d'assaut » à la bataille de Quennevières. Sous une chaleur écrasante, Henri et ses camarades remportent là un brillant succès qu'il leur faudra ensuite défendre pied à pied au prix de nombreuses pertes. Au moment de la relève, le 16 juin, le tiers des effectifs du régiment a été mis hors de combat...

 

Pendant les dix mois qui suivent, le régiment d'Henri reste autour de la forêt de Laigue, alternant les périodes en ligne dans les secteurs de Tracy-le-Mont, du Bois Saint Mard, de Bailly ou encore de Moulin-sous-Touvent, et les périodes de repos, d'instruction ou de manœuvre, vers Pierrefonds ou Estrée-Saint Denis.

 

A partir de la mi-avril 1916, le 265ème quitte le département de l'Oise, où il a combattu depuis septembre 1914, pour faire lentement mouvement vers la Somme où il prend position le 1er juin. Une grande offensive franco-britannique s'y prépare. Cette bataille de la Somme, qui sera l'une des plus meurtrières de la Grande Guerre, est déclenchée le 1er juillet 1916. Le 265ème a pour mission, ce jour-là, de reprendre à l'ennemi le village de Fay.

 

Après une attaque au gaz déclenchée par les Allemands à 4 heures du matin et contre laquelle il faudra se protéger jusqu'à 8 heures, le 265ème, dans « un magnifique élan », sort de ses tranchées et se rue à l'attaque. Il est 9h30. Après une longue journée de combat, la mission est accomplie : le village de Fay est repris ! Henri Barillère, lui, ne l'atteindra jamais : il a été « tué à l'ennemi » aux premières heures de la bataille...

 

A la fin août, le maire de La Chevrolière reçoit un courrier du bureau spécial de comptabilité du 265ème R.I. l'informant qu'Henri a été inhumé, provisoirement, sur le champ de bataille : « 500 mètres à l'ouest de Fay et 60 mètres au sud de la route de Fontaine-lès-Cappy à Fay »...

 

Après guerre, les parents d'Henri resteront au bourg de La Chevrolière jusqu'à leur mort, en 1923 pour Angèle et en 1930 pour Pierre. Deux de leurs fils s'installeront dans la commune : Ernest, qui épousera Marie Guilbaud en 1919, à Tréjet, et Eloi, qui épousera Marie Padiou en 1922, à La Métairie de Tréjet ; les deux autres quitteront La Chevrolière : Adolphe partira à Sainte Luce pendant qu'Edmond deviendra menuisier aux Trois Moulins.

Mis en ligne le 22 octobre 2015

 

 

 

 

 

 

 

47 / 75   Raphaël BACHELIER, le marchand de sel

 

 

 

Né à La Chaussée le 4 juin 1880, Stanislas Raphaël Bachelier est le deuxième enfant de Léon Bachelier, maçon de son état, et de Mélanie Janeau, « cultivatrice » originaire du Bignon. Précédé par Anna, née en 1878, Raphaël sera suivi, en 1882, par un frère prénommé Théodore. La famille accueille, quelques années plus tard, la vieille tante de Léon, Marie, qui ne s'est jamais mariée et qui approche alors les 80 ans. Les enfants profiteront de sa présence jusqu'à sa mort, en 1896.

 

Entre temps, le chef de famille a rangé le fer à joint et le fil à plomb. En 1891, en effet, Léon se déclare « marchand de sel ». Dès qu'il en a fini avec l'obligation scolaire, Raphaël le rejoint dans cette nouvelle activité. N'oublions pas que le sel, dont le commerce sera taxé jusqu'en 1945, est alors indispensable dans nos campagnes, pour conserver le lard et le cochon, bien sûr, mais aussi pour complémenter l'alimentation du bétail, ou même assècher le fourrage.

 

A 18 ans, Raphaël voit sa soeur aînée quitter le giron familial pour épouser un maçon du bourg, Armand Amiand, dont elle aura bientôt un fils, prénommé comme son père, en 1900. L'année suivante, Raphaël quitte La Chaussée pour aller faire son service militaire à la Roche-sur-Yon ; il est incorporé au 93ème Régiment d'Infanterie le 15 novembre 1901. Cependant, cinq mois avant la « quille », le 15 juin 1904, il est « réformé temporairement pour imminence tuberculeuse » et renvoyé dans ses foyers...

 

Raphaël rentre à La Chevrolière où il retrouve son frère, Théodore, réformé lui aussi, pour le même motif, trois mois plus tôt. Si Raphaël échappe finalement à la tuberculose et se voit à nouveau déclaré « apte au service » par la commission spéciale de Nantes, le 2 mai 1905, son frère, quant à lui, « maintenu réformé n°2 », finira par en mourir en avril 1917...

 

Rétabli, Raphaël accomplit ses deux périodes d'exercices réglementaires à Nantes, à l'été 1907 et au printemps 1911. Quand la guerre éclate, il a 34 ans. Toujours célibataire, il a cependant cinq neveux et nièces : les enfants de sa sœur, Armand, Anna et Robert, et ceux que son frère a eus avec Angèle Guillon, Jeanne et Etienne. En tant que réserviste, il est rappelé le 21 août 1914 et incorporé au 265ème Régiment d'Infanterie, à Nantes.

 

A partir de cette date, le parcours de Raphaël se confond en tous points avec celui d'Henri Barillère que nous venons de retracer (46/75) : Aulnay-sous-Bois, Ginchy, le front de l'Oise, la bataille de Quennevières, en juin 1915, au cours de laquelle le général Nivelle, qui commande la division dont fait partie le 265ème, limoge le lieutenant-colonel Jouinot qui le commande pour le remplacer par un homme à poigne de l'Armée d'Afrique, le commandant Rose, qui restera à la tête du régiment jusqu'à l'Armistice : c'est à lui que le 265ème devra, par la suite, son curieux surnom de « régiment Rose »...

 

Ensuite, ce sera la bataille de la Somme. Le 1er juillet 1916, Raphaël survit aux combats de Fay, fatals, comme on l'a vu, à Henri Barillère. Les deux jours suivants, après avoir réduit les barrages qui devaient protéger le repli des Allemands, le 265ème poursuit sa progression et fait sa jonction avec le 264ème. En trois jours, les troupes françaises ont avancé de 6 kilomètres et se trouvent maintenant aux abords de Belloy-en-Santerre. Raphaël et son régiment sont alors relevés et envoyés au repos à Vauvillers où ils vont rester du 4 au 13 juillet.

 

Le 14, ils remontent « en secteur » et prennent position, le 19, dans le village d'Estrées, que l'ennemi n'a « cédé [les jours précédents] qu'après une opiniâtre défense ». Du 20 au 26 juillet, le régiment Rose doit résister à une « contre-offensive violente » et à un « lourd bombardement » des Allemands qui « s'accrochent avec une persistance farouche à la lisière sud du village ». Quand le 265ème est relevé, au soir du 26, 21 officiers et 786 hommes de troupe ont été mis hors de combat. Quant au village, il est « entièrement incendié et détruit »...

 

Raphaël et ses camarades vont alors en cantonnement de repos à Chuignes où des renforts disparates, composés de vieux territoriaux, de réservistes et de « bleus » de la classe 1916, les rejoignent. Le 4 août, à 22 heures, le régiment Rose remonte au front pour relever les Normands du 224ème, dans la partie ouest d'Estrées où l'intensité des combats a maintenant faibli. Le bataillon Bellamy, le 5ème, auquel appartient notre Chevrolin, est envoyé en première ligne. C'est là, qu'au matin du 8 août 1916, comme deux de ses camarades, Raphaël Bachelier est « tué à l'ennemi » par un éclat d'obus...

 

Après la guerre, les parents de Raphaël habitent toujours à La Chaussée. Dans une maison voisine vivent sa sœur et son beau-frère, qui a fait toute la guerre dans l'armée territoriale, avec leurs deux plus jeunes enfants. L'aîné, quant à lui, vient de quitter La Chevrolière pour « embarquer au commerce » comme « chauffeur de navires ». Angèle Guillon, la veuve de Théodore, est désormais épicière au bourg où elle élève, seule, Jeanne et Etienne. En 1921, Mélanie, la mère de Raphaël, puis Anna, sa sœur, meurent à quatre mois d'intervalle. Léon Bachelier, qui a maintenant perdu sa femme et ses trois enfants, s'éteint en février 1925, à l'âge de 78 ans.

 

Mis en ligne le 11 novembre 2015

Une précision apportée le 7 février 2017

 

 

 

 

 

  

48 / 75   Charles THIBAUD, le tailleur d'habits

 

 

 

Laboureurs aux Aubrais à la fin de l'Ancien Régime, puis charpentiers à Passay, sabotiers ou tonneliers au bourg, au XIXéme siècle, les Thibaud constituent l'une des plus anciennes familles de La Chevrolière. En est issu Armand Charles Marie Régis qui naît au bourg le 20 mars 1882, troisième enfant d'Henri, tonnelier, et de Jeanne Roberteau, « marchande de tissus ». Ses aînés sont Henri, né en 1878, et Marie, née en 1880.

 

Au tournant des années 1890, Henri Thibaud abandonne la doloire et l'herminette pour se lancer dans le commerce des fourrages. Il s'adjoint alors les services d'un roulier, Charles Planchot, qu'il loge sur place. Jeanne, quant à elle, continue à vendre ses tissus ; comment penser que la vocation du jeune Charles, qui a maintenant une dizaine d'années, ne s'est pas formée au contact du velours et de la flanelle, du calicot et de la serge, que sa mère déroule, mesure et coupe devant lui ?

 

Quoi qu'il en soit, Charles part en apprentissage à 14 ans et à 18, le métier en mains, « devance l'appel » en s'engageant pour trois ans « au titre du 64ème Régiment d'Infanterie ». Il arrive à la caserne d'Ancenis le 24 avril 1900 et en sort le 26 mars 1903. A partir de cette date, débarrassé des obligations militaires à l'âge où ses congénéres partent « au régiment », Charles peut envisager sereinement de s'établir comme tailleur. Peu de temps après, le voici installé à La Chevrolière, à l'adresse de ses parents qui ont entre temps ajouté l'épicerie à leurs activités.

 

D'un tempérament enjoué, Charles chante du matin au soir. Il faut dire que, sans concurrence locale, il ne manque pas de travail, confectionnant « habits du dimanche » et costumes de mariés pour toute la commune... D'ailleurs, le mariage, il commence à y songer aussi pour lui-même. Son frère Henri, qui fait le commerce des fourrages avec leur père, a épousé Marie Lemerle en 1903 et en 1905 est né un petit Henri. La sœur de Charles quitte aussi la maison familiale, en 1906, pour se marier avec Armand Boutin, ferblantier puis « loueur de voitures » à Saint Philbert... En 1908, c'est au tour de notre tailleur d'épouser Augustine Braud, issue d'une famille de sabotiers de Saint Julien de Concelles. Bientôt le jeune couple a une première fille, Jeanne, en 1909. Les affaires de Charles marchent si bien qu'il embauche plusieurs employés dont un jeune « ouvrier tailleur » de Nantes, Léonard Galliot.

 

Le tableau s'assombrit toutefois en 1910 avec le décès du père de Charles, en janvier, puis de son frère, seulement âgé de 32 ans, qui se noie accidentellement, près de La Chaussée, le jour de Noël. Les activités familiales se resserrent alors autour de l'épicerie, que tient désormais Augustine, et de l'atelier de Charles. Une deuxième fille, Marie Madeleine, puis une troisième, Marie Louise, viennent agrandir le cercle familial en 1911 et 1914.

 

Rappelé vers la mi-août, Charles n'aura pas la chance de voir grandir la petite dernière qui n'a même pas quatre semaines quand la guerre éclate... Il rejoint Nantes et le 65ème Régiment d'Infanterie. Il appartient à la « classe de recrutement » de 1902 mais son engagement précoce, dès 1900, lui vaut d'être rattaché à la « classe de mobilisation » de 1899 et, par conséquent, à l'armée territoriale. Les indications, mais aussi les lacunes, de sa fiche matriculaire nous font penser, que Charles est sans doute resté à Nantes, au « dépôt du 6-5 », jusqu'en décembre 1914. On peut même se hasarder à imaginer que ses talents de tailleur n'ont peut-être pas été inutiles, au magasin d'habillement de la caserne Cambronne, quand il a fallu vêtir les milliers d'hommes des trois régiments nantais...

 

Toutefois « la guerre est mangeuse d'hommes » et peu à peu, à mesure que l'hécatombe s'amplifie, les réservistes et autres territoriaux qui peuplent les dépôts régimentaires sont appelés à remplacer ceux qui sont tombés au Champ d'Honneur... C'est ainsi que le 4 décembre 1914, Charles Thibaud et 193 de ses camarades reçoivent une « feuille de route » pour le 48ème Bataillon de Chasseurs à Pied qui a perdu, le mois précédent, la moitié de ses effectifs lors de la sanglante bataille de Soupir... Le dimanche 6, Charles est déjà à Braine, à 18 kilomètres à l'est de Soissons : « Arrivée de 194 hommes de renfort, venus du 65ème R.I. et pris parmi les plus anciennes classes du dépôt de ce corps »...

 

Jusqu'au 10 juin 1915, Charles vivra et combattra dans les tranchées situées au nord de Pont-Arcy, entre Soupir et le canal de l'Oise à l'Aisne. Chasseur de deuxième classe à la 9ème compagnie, il combattra, mais il travaillera surtout. Pendant ces six mois le 48ème B.C.P. passera le plus clair de son temps, à raison de douze heures par jour, à creuser, aménager, fortifier, un impressionnant réseau défensif : « Chaque jour de nouveaux boyaux sont percés, reliés entre eux. Chaque nuit les réseaux de fil de fer sont élargis. Sous terre l'activité n'est pas moindre. On multiplie les galeries de mines, on attaque, par en dessous, les terriers boches, on les fait sauter », lit-on dans l'historique du bataillon...

 

Le 10 juin 1915, le 48ème B.C.P. est relevé et fait mouvement, en deux nuits de marche, vers Saint Pierre Aigle, au sud-ouest de Soissons. Cette « échappée » au grand air, après une demi-année de confinement dans les tranchées, ou à proximité immédiate, amène, parmi les chasseurs, certain défoulement auquel le commandant Maurel met bon ordre : « 12 juin : en raison de nombreux cas d'ivresse qui se sont produits dans le bataillon hier soir, le commandant supprime pendant quatre jours toute ration de vin supplémentaire »...

 

De juin 1915 à avril 1916, Charles et ses camarades vont rester aux alentours de Soissons. On les retrouve successivement dans les tranchées de Moulin-sous-Toutvent, puis dans celles de Vingré, sur le plateau de Nouvron. Progressivement le combat change de nature : « à cause de l'état du terrain bouleversé par les mines, les fusils ne jouent qu'un rôle secondaire dans le combat. On se bat surtout avec des grenades, des torpilles aériennes, des bombes de tout genre. Il y a de nombreux combats de patrouilles »...

 

Le 24 avril 1916, le bataillon de Charles quitte l'Aisne pour un repos d'une quinzaine de jours autour de Duvy, dans l'Oise. Il est ensuite transporté par chemin de fer à Ailly-sur-Noye d'où il va se diriger, par étapes, vers la vallée de la Somme où se prépare déjà la grande offensive de l'été. En juin, on le retrouve dans le secteur de Rosières-en-Santerre où il effectue des travaux préparatoires.

 

Quand la bataille de la Somme est déclenchée, le 1er juillet, nos chasseurs sont en réserve d'armée. Leur mission va consister à suivre les troupes d'assaut pour s'installer dans les tranchées qu'elles auront conquises et les « retourner » afin qu'elles puissent résister à d'éventuelles contre-attaques allemandes. C'est un travail pénible et fastidieux mais qui n'expose pas les chasseurs aux plus grands dangers. Toutefois la situation de Charles et de ses camarades va progressivement changer à partir du mois d'août...

 

En effet, les 7ème et 8ème compagnies du 48ème B.C.P. prennent une part active à la prise de la tranchée allemande dite du Chancelier, le 1er août. A la mi-août, c'est au tour de la compagnie de Charles, la 9ème, de prendre position en première ligne dans le secteur Estrée-Belloy-Assevillers. Le 9 septembre 1916 à 23h30, pour la deuxième fois, Charles et ses camarades quittent leur cantonnement pour « monter à la relève » du 2ème bataillon du 120ème Régiment d'Infanterie. La progression est lente et malcommode dans l'entrelacs des tranchées et des boyaux interminables. « Les artilleries se sont presque tues dès minuit, cependant quelques coups tombent par intermittence »...

 

A 1 heure, la longue colonne passe au ravin de Glatz et poursuit son chemin dans la nuit. A 2h30, elle se trouve enfin dans le boyau Hédevaux et approche de la première ligne qu'elle doit atteindre dans un petit quart d'heure... C'est à ce moment précis qu' « un obus tombe sur la tête de colonne de la 9ème compagnie, tue [trois] hommes et en blesse trois [autres] » : Charles Thibaud de La Chevrolière, Julien Busson d'Avessac et Louis Baranger de Chinon sont tués sur le coup...

 

A La Chevrolière, où l'on apprend la triste nouvelle le mois suivant, Augustine se retrouve seule pour élever ses trois filles, désormais « pupilles de la Nation », et pour continuer à tenir l'épicerie du bourg. En janvier 1922, on l'informe que la dépouille de son mari, d'abord inhumée au ravin de Glatz, vient d'être transférée à la Nécropole Nationale de Lihons.

 

Quelques années plus tard, elle se remariera avec Stanislas Couillaud, « commerçant viticulteur », originaire du Bignon. Dans les années 1930, Jeanne, l'aînée de ses filles, prendra le voile dans la congrégation des sœurs de Saint François d'Assise avant d'y devenir infirmière. Marie Madeleine, quant à elle, épousera Louis Gautier, le fondateur de la laiterie de La Chevrolière, tandis que Marie Louise épousera Bernard Brisson et reprendra avec lui l'épicerie familiale.

  

Mis en ligne le 26 novembre 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

49 / 75   René LEFORT, jeune marsouin de 19 ans

 

 

 

Henri René Séraphin Lefort, né à Passay le 12 octobre 1896, est le cinquième enfant d'Henri Lefort, « marchand de poisson » et de Marie Célestine Richard, « cabaretière ». Ses frères et sœurs sont Henri, né en 1884, Aristide, né en 1885, Marie Augustine, née en 1886 et Elisabeth, née en 1894. Après René, deux autres enfants viendront agrandir la famille : Marcel, qui mourra à l'âge de 6 mois en 1898, et Armandine, qui naîtra en 1902.

 

Mais la petite-dernière n'est pas encore née que les deux fils aïnés sont déjà en apprentissage : Henri apprend le métier de charron, chez Léon Douaud, à La Chaussée, tandis qu'Aristide s'apprête à devenir forgeron. C'est l'époque où le petit René, quant à lui, entre à l'école. Au cours des années suivantes, il va voir ses aînés quitter un à un la maison familiale.

 

C'est d'abord Marie Augustine qui épouse Hippolyte Mouchet, le boulanger de Saint Lumine de Coutais, en 1908, puis Aristide qui part au régiment à la fin de la même année et qui, au retour, en 1910, trouve du travail chez Bichon, à Bouguenais, puis à La Montagne en 1912. Ensuite, ce sera le tour de l'aîné, Henri, qui épouse Marie Ernestine Fèvre, de Pont Rousseau, en 1911 et qui s'installe « à son compte » à Passay. René a maintenant 15 ans et prête déjà main forte à son père pour vendre et livrer le poisson du lac. Enfin, en septembre 1913, il voit s'éloigner la plus proche de ses sœurs, Elisabeth, qui, épousant un cultivateur de Saint Cyr-en-Bourg, François Léon Richard, part s'installer dans le Saumurois...

 

Moins d'un an plus tard la guerre éclate. Tandis qu'Henri, exempté en 1905 pour « faiblesse générale » reste dans ses foyers, Aristide rejoint Nantes et le 65ème Régiment d'Infanterie dès le 3 août. Suivant ainsi l'opinion commune, René pense sans doute que cette guerre n'est pas pour lui et qu'elle finira bien avant l'année... Mais la guerre s'enlise et notre jeune Passis a la désagréable surprise de se voir « appelé par anticipation » dès le printemps 1915. En effet « l'hécatombe » du début de la guerre et la pénurie d'hommes qui en résulte conduisent l'autorité militaire à accélérer l'appel des classes. Les jeunes gens de la classe 1915 sont ainsi appelés avec 11 mois d'avance sur la date normale d'incorporation et ceux des classes 1916 à 1919 avec un an et demi d'avance !

 

René Lefort se retrouve donc incorporé au 1er Régiment d'Infanterie Coloniale, à Cherbourg, dès le 9 avril 1915 : il n'a que 18 ans et demi... Son instruction terminée, il est versé au 6ème Régiment d'Infanterie Coloniale qu'il rejoint, le 5 décembre, à quelques kilomètres de Compiègne, au moment même où son frère Aristide est, lui, rappelé du front et détaché à l'arsenal d'Indret.

 

Le nouveau régiment de René est alors en réserve d'armée. Il quitte l'Oise pour la Somme et arrive au camp de Saint Riquier, près d'Abbeville, le 1er janvier 1916. Le 16, il revient vers Compiègne et stationne autour de Canly, Jonquières et Le Meux jusqu'au 12 février. Ensuite, après cette longue période de repos relatif, le 6ème R.I.C. prend la direction des tranchées du Bois des Loges, sur la commune de Beuvraignes, où il est en place le 19 février. Le baptème du feu ne sera pas trop violent pour René. En effet, le calme règne alors sur ce secteur du front, à peine troublé par quelques fusillades sporadiques et de rares tirs d'artillerie.

 

C'est sans doute l'une des raisons qui amènent le commandement à transférer, le 18 avril 1916, 150 hommes du 6ème R.I.C. au 38ème R.I.C. qui combat, à une vingtaine de kilomètres plus au nord, dans le secteur de Lihons. René Lefort fait partie de ce « détachement de renfort » dans lequel figure aussi un Rezéen de son âge, Marcel Le Douarin, dont la mère, Marie Augustine Corbineau, est originaire du bourg de La Chevrolière ; la proximité entre ces deux compagnons d'armes est d'autant plus forte qu'ils ont suivi exactement le même parcours depuis leur mobilisation !

 

Le 31 mai, le 38ème R.I.C. est relevé par le 404ème R.I. et quitte le Santerre pour une période d'instruction à Oresmaux, au sud d'Amiens, jusqu'au 20 juin. Ensuite, le régiment de René remonte vers le front où la « grande offensive » de l'été se prépare. Il fait mouvement par Villers-Bretonneux, Chuignolles, Cappy, et prend position dans le secteur de Flaucourt, le 5 juillet, alors que la bataille de la Somme fait déjà rage depuis quatre jours. Le 8, il participe à une attaque d'envergure sur Barleux avec le soutien d'un bataillon de tirailleurs sénégalais et d'une division marocaine. Après d'âpres combats et de nombreuses pertes, c'est l'échec. Le 10, le 6ème bataillon auquel appartient René, durement éprouvé, se retire dans la « tranchée Hélène »...

 

Entre le 18 juillet et le 21 août, le 38ème R.I.C. alternera les périodes en première ou deuxième ligne à Herbécourt, à la « tranchée des Bigorres » ou à la « tranchée des Canards », et les périodes de repos à Morcourt, Froissy ou au Bois sans Nom. Le 21, le régiment de René est relevé et part au « grand repos » aux environs de Compiègne, au Fayel pour le 6ème bataillon. De là, à partir de début  septembre, « tout l'effectif va en permission par fournées ». Mais notre Passis a-t-il profité de cette permission bien méritée ? Rien n'est moins sûr...

 

En effet, René tombe brutalement malade à la fin du mois. Comme d'autres Poilus sans doute, il avait cherché à améliorer l'ordinaire avec quelques champignons. Mal lui en prit. C'est pour " empoisonnement " qu'il est transféré à « l'hôpital temporaire n°15 » installé au château de Compiègne. René Lefort y meurt, dix jours avant son vingtième anniversaire, des « suites de maladie contractée au service », le 2 octobre 1916, " à 11 heures du matin "...

 

Après guerre, les Lefort n'ont pas quitté Passay. Les parents de René, connu désormais comme le plus jeune Chevrolin Mort pour la France, vivent toujours du commerce du poisson avec Armandine, leur dernière fille. Henri fils, quant à lui, a abandonné la charronnerie. Il se déclare « coquetier » et se consacre avec sa femme au commerce des œufs et des volailles ; ils ont maintenant deux filles : Madeleine, née en 1914, et Marie Josèphe, en 1918.

 

Plus tard encore, vers 1927, Armandine épousera Jean Lemoine, « employé de commerce », et aura bientôt une fille, Marie Thérèse. Après la mort de la mère de René, en mai 1928, Henri père, désormais veuf, vivra sous leur toit.

 

Mis en ligne le 10 décembre 2015

Nouveaux éléments ajoutés le 8 février 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

50 / 75   Georges CORBINEAU, au lendemain de Verdun

 

 

 

 

Nous avions laissé Georges Corbineau au moment où François, son frère aîné, venait d'être « tué à l'ennemi » lors des combats de Toutvent, en juin 1915 (notice n° 21/75). Les deux frères étaient alors soldats au 2ème bataillon du 93ème Régiment d'Infanterie mais dans des compagnies différentes, Georges à la 5ème, François à la 6ème. Jusqu'à cette séparation tragique leurs parcours avaient été identiques...

 

Emilien Etienne Georges Corbineau est né le jour de Noël 1891 à la ferme de La Guillauderie tenue alors par son grand-père maternel. Un fils l'avait précédé en 1888 au foyer de François Corbineau et de Marie Guilet ; on lui avait donné le prénom de son père. Après Georges, un troisième et dernier fils, Pierre Fernand Joseph, viendra compléter la famille en 1895.

 

Comme ses frères, Georges ne passera pas beaucoup de temps sur les bancs de l'école et travaillera tôt sur la ferme familiale. Quelques années plus tard arrive déjà le temps du service militaire. Le 10 octobre 1912, Georges prend le chemin de La Roche-sur-Yon et du 93ème Régiment d'Infanterie d'où François vient de rentrer quinze jours plus tôt ! Mais à la différence de son frère, Georges ne connaîtra pas la joie de la "libération". Il lui reste en effet deux mois de service à accomplir quand la guerre éclate...

 

C'est François qui rejoint Georges à la caserne Travot dès le 3 août 1914. Rappelons brièvement le parcours du 93ème R.I., déjà largement évoqué dans diverses notices. Georges Corbineau et son régiment participent successivement à la bataille des Frontières, en Belgique, en août 1914, à la bataille de la Marne au début septembre puis à la Course à la Mer qui les amènent dans le secteur d'Albert, dans la Somme. De mars à juillet 1915, Georges combat en Artois, devant Hébuterne, où tombe son frère, François, le 8 juin. Après une période de repos dans l'Oise, on retrouve le 93ème dans la Marne, dans les tranchées du Mesnil-lès-Hurlus et de la ferme de Beauséjour à la fin août. Ensuite, à partir du 25 septembre 1915, ce sera pour Georges et ses camarades la seconde bataille de Champagne. Début novembre, le 93ème, décimé, est relevé et envoyé au « grand repos » près de Vitry-le-François pour être réorganisé. De décembre 1915 à avril 1916, il remonte en ligne dans le même secteur de Somme-Suippes.

 

Peu avant de quitter définitivement le front de Champagne, Georges Corbineau est promu caporal, le 11 avril. Après une période de repos aux alentours de Châlons, le 93ème prend, le 26 mai, la direction de Verdun où il arrive le 9 juin 1916. Commence alors une longue période de six mois pendant laquelle le régiment va alterner les périodes de combat et les périodes de repos sur le théâtre d'opérations le plus tristement célèbre de la Grande Guerre. Dès son arrivée, il participe à l'attaque de l'ouvrage Thiaumont qui entraîne des pertes si considérables dans ses rangs qu'il est relevé dès le 15 juin, envoyé au repos et « reconstitué » autour de Bar-le-Duc. Georges et son bataillon cantonnent alors, pendant un mois, à Saudrupt, Behonne et Rignaucourt.

 

Le 19 juillet, le 93ème remonte à Verdun et se voit affecté un des secteurs des Côtes de Meuse. Georges combattra dans les tranchées de Watronville jusqu'à la fin du mois de septembre. Le 2 octobre, le 93ème se porte sur le secteur de La Laufée et de Tavannes situé plus au nord. L'heure est alors au desserrement de l'étau allemand et à la reconquête des Hauts de Meuse. Après l'attaque du Fort de Vaux menée par le 30ème R.I., le 93ème doit occuper le terrain conquis en avant du village de Damloup qu'il prendra d'ailleurs à l'ennemi dans la nuit du 4 au 5 novembre, progressant ainsi de 400 mètres sur un front d'un kilomètre...

 

Le 7 novembre, le 93ème est relevé et envoyé au repos autour de Bar-le-Duc. Georges et son bataillon cantonnent à Salmagne qu'ils quittent dès le 21 pour remonter en ligne, le 30 novembre, aux carrières nord de Douaumont. Hormis une petite semaine de repos à Chaumont-sur-Aire, ils vont tenir ces positions jusqu'au 17 décembre. Dans la nuit du 17 au 18 décembre, le 93ème part relever le 2ème Zouaves et le 2ème Tirailleurs Algériens qui sont parvenus, les jours précédents, à reprendre le contrôle du Bois des Caurrières, situé à 3 kilomètres plus au nord : « le mauvais temps continuant et l'artillerie ennemie ayant violemment réagi, le terrain était devenu un véritable chaos de boue. La relève fut des plus pénibles »...

 

Bien que la plupart des historiens s'accordent à fixer la fin de la bataille de Verdun au 19 décembre 1916, il ne faudrait pas imaginer que les armes s'y sont tues pour autant... C'est en effet le lendemain, 20 décembre, que le caporal Georges Corbineau est « tué à l'ennemi » dans des circonstances qui n'ont pas été rapportées. Il est tombé sur le territoire de la commune de Bezonvaux, l'une des neuf communes de la Meuse qui seront déclarées, après guerre, Mortes pour la France, et dont les villages ne seront jamais reconstruits ni réhabités... La nouvelle de sa mort n'arrive à La Chevrolière que le 30 janvier suivant, avec cette précision : « inhumé à la lisière nord du Bois des Caurrières ». Pour la deuxième fois en 18 mois, François et Marie Corbineau viennent de perdre un fils...

 

Après guerre, seul Fernand, le benjamin, zouave à l'Armée d'Orient, rentre sain et sauf à La Guillauderie. Puis, en 1921, la famille Corbineau quitte La Chevrolière pour Saint Colomban où on la retrouve dans l'une des fermes de La Sorinière. En 1922, Fernand épouse une Philibertine, Maria Praud, et prend une nouvelle exploitation, en 1924, dans le hameau de La Rabatelière où son père mourra en 1926. Le jeune couple aura trois enfants ; deux filles, Marie Georgette, décédée à l'âge de 4 ans, et Gisèle, née en 1925, puis un garçon, en 1929, que l'on prénommera Georges, évidemment... En 1931, Fernand s'installera à L'Aujardière, village natal de son épouse, avec ses enfants et sa vieille mère.

 

Mis en ligne le 31 décembre 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                            1917                           

 

                    51 - Louis ROQUET    52 - Fernand BARILLERE    53 - Henri MORICEAU

 

            54 - Théodore DOUAUD    55 - Emile GUILBAUD   56 - François LHOMELET

 

            57 - Georges PADIOU    58 - Octave LHOMELET

 

                     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

51 / 75   Louis ROQUET, de Thubert au Chemin des Dames

 

 

 

 

C'est à Thubert, à la ferme de Louis Guillon, son grand-père maternel, que naît Louis Jean Marie Roquet, le 8 septembre 1884. Il est le troisième fils d'un couple de cultivateurs, Pierre Roquet et Anne Guillon. Ses frères sont Joseph, né en 1878, et François, né en 1881. Ils vont grandir sous le même toit que leur oncle et leur tante, en compagnie de leurs cousins, dans une ferme qui n'abrite alors pas moins de treize personnes !

 

Lorsqu'ils seront en âge, les trois frères travailleront sur l'exploitation familiale, après s'être « dégourdis » dans une autre ferme comme « domestiques agricoles », pendant quelques années. C'est ainsi qu'on retrouve l'aîné, Joseph, chez François Coeslier, à La Freudière, vers 1896, puis Louis à la ferme du Planty, tenue par Auguste Padiou, autour de 1901. Trois ans plus rard, Louis Roquet passe devant le conseil de révision qui l'exempte pour « endocardite ».

 

En 1906, il voit son frère aîné quitter la ferme familiale pour s'installer aux Huguetières chez Marie Clémence Mainguet qu'il vient d'épouser, le 8 janvier. Ce mariage, dont Georges Pépin de Bellisle fut l'un des témoins, s'annonçait sous les meilleurs auspices. Malheureusement, la jeune femme meurt en couches, dix jours après avoir donné naissance à une petite Marcelline, le 1er octobre 1906...

 

Ce drame n'est que le premier d'une triste série pour la famille Roquet. En effet, à peine plus d'un an après le décès de son épouse, Joseph meurt à son tour, le 3 janvier 1908... L'année suivante, Louis est témoin du mariage de son autre frère, François, qui épouse alors une jeune fille de La Bellerie, Eulalie Gadais, et qui part bientôt avec elle à Nantes pour vivre de la « location de garnis, 30 rue du Marchix » !

 

A l'âge de 25 ans, Louis Roquet travaille toujours avec ses parents qui ont, entre temps, recueilli Marcelline, la petite orpheline. A la fin de 1911, il épouse Marie Françoise Echappé, du Petit Fréty en Pont Saint Martin. Bientôt naissent à Thubert leurs deux enfants, Yvonne, en 1912, et Joseph, en 1914. Quand la guerre éclate, Louis qui a maintenant presque 30 ans ne pense sans doute pas qu'elle va le rattraper. Ses parents qui ont atteint la soixantaine se font vieux et c'est lui qui fait tourner la ferme depuis le départ de François. C'est, pour l'essentiel, son travail, dorénavant, qui nourrit une famille de trois enfants : ses deux enfants en bas-âge, mais aussi sa nièce de 6 ans...

 

Pourtant, Louis est convoqué devant le Conseil de Révision de Saint Philbert le 14 décembre 1914 ; il en ressort « bon pour le service auxiliaire ». Il passe encore l'hiver et une partie du printemps à Thubert mais il est « appelé à l'activité » le 25 mai 1915. Il est affecté à la 11ème Section d'Infirmiers Militaires qui couvre la 11ème Région Militaire, du Finistère à la Vendée. La plupart du temps les soldats-infirmiers de ces S.I.M. sont mis à la disposition des hôpitaux militaires de l'Intérieur.

 

Selon toute vraisemblance, Louis Roquet, quant à lui, est affecté à ceux de Brest. C'est là, sans doute, au cœur de l'été, qu'il apprend la mort de son frère, François, « tué à l'ennemi » dans la Somme à la mi-juin. Comme un malheur n'arrive jamais seul, il passe, le 14 septembre, devant une commission spéciale qui le reclasse « service armé » ! La « Patrie en danger » fait désormais feu de tout bois... Le 8 janvier 1916, il quitte donc le corps des infirmiers pour rejoindre, toujours à Brest, le 19ème Régiment d'Infanterie où il fait ses classes.

 

Le 29 avril 1916, il passe, avec 86 de ses camarades, au 151ème Régiment d'Infanterie et arrive à Saudrupt, dans la zone arrière de Verdun, le 2 mai. Trois jours plus tard, Louis découvre les tranchées de première ligne dans le secteur du Mort-Homme qui subit alors un bombardement régulier... Le 2ème bataillon auquel il appartient est au repos à Jouy-en-Argonne quand, les 19 et 20 mai, les positions du 151ème sont bousculées par un bombardement très violent qui bouleverse totalement les tranchées et fait de nombreuses victimes.

 

Le 151ème, durement éprouvé, est acheminé en train à Saudrupt, le 23 mai, puis à Harmonville, dans les Vosges, le 31. Il est alors réorganisé avant de remonter en ligne, le 10 juin, dans le secteur beaucoup plus calme d'Emberménil, en Lorraine. Il y reste jusqu'au 24 août, date à partir de laquelle, le régiment de Louis va faire lentement mouvement vers la Somme où la bataille fait rage. Le 3 septembre, il est au camp de Saffrais pour une période « d'exercices pratiques d'attaque de tranchées allemandes » reconstituées. Le 10, le 151ème embarque dans 4 trains qui l'amènent à Grandvilliers, dans l'Oise. Après quelques jours d'instructions supplémentaires, le régiment fait mouvement vers le front. Il est à Bray-sur-Somme le 18 et monte en ligne le 20 septembre au soir en face du village de Rancourt : « la relève est très pénible en raison […] de la boue dans laquelle on s'enfonce jusqu'aux genoux » ; elle n'est achevée qu'à 2 heures du matin...

 

Le 25 septembre et les jours suivants, le 151ème participe à une vaste attaque sur l'ensemble du secteur qui lui permet de s'emparer du village de Rancourt. Après une période de repos au bois des Célestins, le régiment de Louis participera à plusieurs autres attaques du 17 octobre au 6 novembre.

 

Relevé à cette date, et après un rapide passage par Gournay, en Seine Maritime, le régiment embarque pour Epernay où il arrive le 14. Le bataillon de Louis passe cette période de repos à Vinay, jusqu'au 30 novembre. Mais dans la nuit du 4 au 5 décembre, le régiment remonte au front, dans l'Aisne, à l'ouest de Berry-au-Bac, secteur calme jusqu'au 4 février 1917, date à laquelle le régiment est à nouveau envoyé au repos et à l'instruction à Lhéry puis à Artonges où il va rester jusqu'au 27 février.

 

Le 2 mars, Louis et son régiment sont de retour dans le secteur de Berry-au-Bac où se prépare déjà la grande offensive de printemps imaginée par le général Nivelle... Après un cantonnement de repos à Vaux-Varennes du 6 au 14 avril, le 151ème est sur le pied de guerre le 16 au matin. L'offensive, qui s'étend sur tout le front du Chemin des Dames et dont Berry-au-Bac n'est qu'un segment, est déclenchée à 6h. La bataille va faire rage jusqu'à la nuit, impliquant pour la première fois des chars d'assaut français, les chars Schneider. Le bataillon de Louis doit avancer « vers le bois Claque Dents, aidés par deux groupes de tanks, chaque groupe comprend deux batteries de quatre tanks »...

 

A la fin de la journée, le 151ème comptera dans ses rangs 98 tués, 454 blessés et 21 disparus au nombre desquels figure Louis Roquet. Nous ne savons rien des circonstances de sa disparition mais nous pouvons supposer, d'après la localisation qui en est donnée, la commune de Gernicourt, qu'elle s'est produite au cours des premières heures de la bataille...

 

La nouvelle n'arrive à Thubert qu'à la fin juin. Ses parents, qui ont déjà perdu deux fils, garderont-ils espoir de revoir le troisième ? Combien de temps son épouse va-t-elle se raccrocher à l'idée qu'il est peut-être prisonnier ? Son père, Pierre Roquet, meurt le jour de Noël 1919 tandis que l'horrible incertitude ne prendra fin que le 6 octobre 1920 quand le tribunal de Nantes fixera la mort de Louis au 17 avril 1917, lendemain de sa disparition...

Mis en ligne le 18 janvier 2016

 

 

 

 

 

 

 

52 / 75   Fernand BARILLERE, de la ferme du Mortier à la ferme du Choléra

 

 

 

 

Jean-Baptiste Barillère et Aglaé Padiou se marient au printemps 1886. Le jeune couple élit domicile à la ferme du père de la mariée, François Padiou, au Mortier. Moins d'un an après, un premier fils, Fernand François Jean Baptiste Armand Barillère, naît de leur union, le 4 avril 1887. Dans la famille, au Mortier et à La Chevrolière, on prend l'habitude de l'appeler par son dernier prénom, Armand. Ses parents auront très vite deux autres fils : Arsène Constant François Joseph, appelé Constant, en 1888, et un garçon qui ne vivra que huit jours, Edouard, en 1889...

 

L'enfance vite écoulée, les deux frères doivent bientôt prêter main forte à leur père et à leur oncle, Ludovic Padiou, qui ont repris ensemble la ferme familiale à la mort du grand père, en 1902. Puis vient pour l'un comme pour l'autre le temps du service militaire. Fernand, pour prendre le prénom que lui donneront les autorités civiles et militaires, s'en va l'accomplir à Toul, au 26ème Régiment d'Infanterie. Il y est incorporé le 7 octobre 1908 et en est libéré deux ans plus tard, le 25 septembre 1910. Dans l'intervalle, en 1909, son frère est lui aussi parti « faire son temps », à Blois.

 

Les choses rentrent dans l'ordre en 1911 quand les deux frères sont à nouveau réunis sur la ferme du Mortier. En janvier 1913, le frère de Fernand épouse une jeune fille de La Freudière, Reine Giraudineau. Toutefois cette situation paisible et prospère ne durera plus très longtemps. La guerre approche...

 

Quand elle éclate, Fernand est rappelé immédiatement. Il prend la direction de Cherbourg dès le 3 août 1914 et rejoint le 25ème Régiment d'Infanterie avec lequel il avait déjà fait une période d'exercices à l'été 1912. Le parcours du régiment de Fernand n'aura rien d'original : batailles des Frontières dont celle de Charleroi, le 22 août, au cours de laquelle il perd près de la moitié de ses effectifs, la retraite, ponctuée par les combats de Guise et d'Etoges ; puis ce sera la batraille de la Marne et la contre-offensive jusqu'à Sillery, la Course à la Mer et à partir de début octobre la défense d'Arras dans les tranchées du secteur de Beaurains situé au sud de la ville.

 

Le régiment de Fernand tient ces positions jusqu'au printemps 1915. Une lettre de l'arrière lui apprend-elle, courant février, la mort de son cousin germain, François (13/75) ? Ou sa famille lui cache-t-elle la nouvelle ? Le 9 mai, la situation évolue. La première bataille d'Artois qui vient d'être déclenchée entraine le redéploiement du 25ème vers Ronville, Achicourt et Agny puis, le 30, son glissement au nord d'Arras. Le 7 juin, Fernand et ses camarades prennent position dans le tristement célèbre « labyrinthe de Roclincourt » où leur régiment sera décimé, une fois de plus, au cours des jours suivants... Le bouche à oreille annoncera-t-il à Fernand que son voisin du Mortier, Henri Chevalier (23/75), figure au nombre des tués du 10 juin ?

 

Le 24 juillet 1915, le 25ème est relevé et quitte l'Artois où il combattait depuis plus de neuf mois. Après une courte période de repos et un transfert par voie ferrée, il arrive en Argonne et prend position aux alentours de Vienne-le-Château le 13 août. Il combat dans le secteur du bois de La Gruerie, du ravin de La Houyette, de la vallée de la Biesme où il passe l'automne et l'hiver. A une date indéterminée et pour une raison que la fiche-matricule ne mentionne pas mais qui pourrait avoir été une maladie, le soldat Fernand Barillère est renvoyé à l'Arrière et passe, le 10 mars 1916, devant la commission de réforme de Vitré qui le déclare « inapte pendant deux mois »...

 

A l'issue de cette période, probablement prolongée d'un mois, Fernand ne retourne pas en Argonne mais passe, à la date du 18 juin, au 154ème Régiment d'Infanterie qui, descendant de Verdun, se trouve alors au repos autour de Commercy. Dès le lendemain, Fernand et son nouveau régiment montent en ligne dans un secteur beaucoup plus calme, celui de Boncourt-sur-Meuse et de Saint Agnant-sous-les-Côtes. Le 154ème va ainsi occuper la « Tranche Rabier » pendant une quarantaine de jours et y subir des « pertes légères ». Début août, il est relevé et conduit au nord-est de Baccarat, dans le secteur d'Ancerviller, où la situation est similaire.

 

Le 21 août, le régiment de Fernand est retiré du front et entame une période de repos, d'instruction et de manœuvres divisionnaires qui va durer jusqu'au 10 septembre aux alentours de Rosières-aux-Salines et du camp de Saffrais. Le 10 septembre 1916, il quitte la Lorraine pour la Somme. A partir du 25, le 154ème monte en première ligne dans le secteur de Rancourt. Le calme relatif du front lorrain laisse place à des combats beaucoup plus virulents dans lesquels l'artillerie joue pleinement son rôle. Notre Chevrolin en fait les frais le 30 septembre. Blessé « à la fesse gauche et à l'auriculaire droit par éclats d'obus », il passera quelques jours à l'ambulance avant de rejoindre ses camarades.

 

Relevé le 19 octobre, le régiment part pour une période de repos et d'instruction à Beauvoir-en-Lyons, en Seine-Inférieure. Il est de retour le 10 novembre et participe, le 14, à la prise du village et du château de Sailly. Le 17, le régiment de Fernand est définitivement relevé et s'apprête à quitter le front de la Somme. Dans les jours suivants, il amorce un mouvement qui, par petites étapes, va le conduire jusqu'en Argonne, de triste mémoire. Fernand n'a sûrement pas oublié qu'il y a passé l'hiver précédent lorsqu'il était encore au 25ème... Pourtant, la situation n'est plus la même et le secteur de La Mitte qui est confié au 154ème est beaucoup plus calme qu'en 1915. Il y reste jusqu'au 23 janvier 1917, date à laquelle, « par un froid rigoureux », il repart à nouveau vers l'ouest.

 

Après une longue période de repos et d'instruction autour de Champaubert, le régiment de Fernand remonte vers la vallée de l'Aisne et le secteur de Berry-au-Bac où il arrive le 8 avril 1917 : la grande offensive du Chemin des Dames s'y prépare depuis déjà longtemps... C'est à Cormicy, au bivouac des Grandes Places, le 15, que l'on apprend que le jour J est fixé au lendemain. Fernand fait-il partie de la moitié du régiment qui est détaché pour accompagner les chars d'assaut que l'on va employer pour la première fois dans l'armée française, ou de l'autre moitié qui se portera au bois aux Geais pour appuyer le 267ème R.I. ?

 

En tout cas, il survit aux combats acharnés qui durent toute la journée du 16. On le retrouve le lendemain, avec ce qui reste du 154ème, sur la rive droite de l'Aisne, dans les tranchées situées entre la ferme Mauchamps et le bois des Consuls. Le 18, Fernand et ses camarades parviennent à repousser, au prix de nombreuses pertes, une puissante contre-attaque allemande. La journée du 19 est consacrée au renforcement des positions conquises malgré un bombardement continuel de l'artillerie ennemie. Le 20 avril 1917, sous une pluie d'obus et alors que « l'aviation ennemi [est] très active », on opère des réajustements de position. C'est sans doute à l'occasion de ces mouvements de faible ampleur que Fernand Barillère est « tué à l'ennemi au nord-ouest de Berry-au-Bac », à proximité de la ferme du Choléra...

 

En l'absence de leurs deux fils partis à la guerre, Jean-Baptiste et Aglaé Barillère avaient quitté la ferme du Mortier pour s'installer à La Grand Ville. C'est là, vers le 20 mai, que leur parviendra la triste nouvelle. Une fois la paix revenue, on les y retrouve en compagnie de Constant, rentré sain et sauf avec la Croix de Guerre, et de son épouse. Comme ces derniers n'auront pas d'enfant, cette branche de la famille Barillère s'éteindra rapidement. En effet, Aglaé mourra en 1927, Jean Baptiste en 1928 et Constant en 1935...

 

Mis en ligne le 31 janvier 2016

 

 

 

 

 

 

 

53 / 75   Henri MORICEAU, l'un des 40 000

 

 

 

 

Fermier à La Freudière, Henri a 30 ans quand son épouse, Marie Clouet, met au monde leur fils aîné, Henri Jean Baptiste Donatien Moriceau, le 6 janvier 1894, neuf mois tout juste après leur mariage. Trois ans plus tard, il sera rejoint par René, au printemps 1897. Au cours des années suivantes, la famille d'Henri quitte La Freudière pour La Planche Bru. Un troisième et dernier fils, Marcel, y naît en 1901. Les Moriceau sont aidés, aux champs comme à la ferme, par Philomène Clouet, la tante des enfants, une « vieille fille » qui vivait déjà auprès d'eux à La Freudière.

 

En 1906 toutefois, Philomène est partie servir ailleurs ; elle n'a pas suivi la famille de sa sœur qui a de nouveau déménagé et que l'on retrouve maintenant à La Chaussée. C'est là que le jeune Henri, abandonnant les bancs de l'école, entrera en apprentissage chez Léon Douaud, le charron du village.

 

En juin 1914, alors que son départ au service militaire se profile, son père présente à la municipalité une « demande d'allocation journalière à titre de soutien de famille ». En effet, dans l'intervalle, la tante Philomène est revenue et « lui est désormais tout à charge ». Or, la famille va être privée du soutien d'Henri « qui vient régulièrement chaque mois en aide à sa famille »... La réponse du conseil municipal est favorable, « à l'unanimité ». Malheureusement, Henri ne part plus au service militaire, il part à la guerre...

 

Comme Georges Perraud (39/75), de La Thuilière, Henri est appelé le 6 septembre 1914. Sans doute ont-ils voyagé ensemble jusqu'à Vannes où ils sont incorporés, le jour même, au 35ème Régiment d'Artillerie de Campagne. Après des « classes » sommaires, le deuxième canonnier Henri Moriceau monte au front fin octobre ou début novembre alors que son régiment se trouve dans la Somme, au nord d'Albert, en appui des quatre régiments morbihannais et finistériens de la 22ème Division d'Infanterie.

 

Les « canonniers conducteurs », dont Henri fait partie, sont chargès de déplacer les pièces d'artillerie et les caissons de munitions avec des attelages, de les mettre en batterie et de s'occuper des chevaux. Ils participent aussi aux tâches de manutention autour des canons de 75mm dont le régiment est équipé. Son unité reste de longs mois dans le secteur de La Boisselle, aidant l'infanterie par des « préparations » d'artillerie, pilonnant le no man's land pour ouvrir des passages dans les barbelés et assommant la première ligne ennemie pour faciliter les attaques programmées.

 

Au printemps 1915, Henri et son régiment glissent vers l'Artois et participent, en juin, aux combats d'Hébuterne. A la fin juillet, le 35ème R.A.C. est enfin relevé par l'artillerie britannique. Après une période de repos, il prendra la direction de la Champagne où se prépare déjà la grande offensive du 25 septembre... Mais Henri ne suivra pas ses compagnons d'armes. Il a quitté le 35ème R.A.C. pour passer, dès le 9 août 1915, au 3ème Régiment d'Artillerie à Pied basé à Brest. Rejoint-il d'abord ce dépôt ou est-il transféré directement à l'une des batteries de son nouveau régiment ? Nous l'ignorons.

L' « artillerie à pied » correspond à l'ancienne « artillerie de forteresse ». Or, sa mission essentiellement défensive était confiée pendant la Grande Guerre aux vieux soldats des régiments territoriaux. La plupart des batteries d'active des R.A.P. étaient utilisées, comme celles des régiments d'artillerie de campagne, mais avec des canons de plus gros calibres (90 ou 120mm, par exemple), en appui et soutien de l'infanterie. Chaque batterie constituait de fait une unité autonome qui était détachée sur tel ou tel point du front. C'est pourquoi le cadre régimentaire est alors surtout théorique dans l'artillerie ; d'ailleurs, chaque batterie avait son propre « journal des marches et opérations ».

Malheureusement, aucune pièce d'archives ne nous a permis d'identifier précisément la batterie à laquelle le canonnier Moriceau avait été affecté. Impossible donc de retracer son parcours. On peut seulement imaginer, mais sans aucune certitude, que sa batterie se trouvait peut-être en Champagne à l'automne 1915 et du côté de Verdun en 1916. Impossible non plus de savoir à quelle date il a été évacué pour raison sanitaire....

En effet, Henri est atteint par la tuberculose pulmonaire, « contractée en service commandé ». Il est transféré, peut-être au cours de l'hiver 1916-1917, à l'hôpital temporaire n°64 installé à Sainte Anne d'Auray, dans le Morbihan. Une partie de cet hôpital est aménagé en « sanatorium de fortune » pour accueillir les soldats qui ont contracté la maladie au front. Entre 1914 et 1918, on dénombrera au total, dans l'armée française, 150 000 soldats malades de tuberculose avérée. Parmi eux, 40 000 ne s'en relèveront pas.

Malgré les soins qui lui sont prodigués et les « cures d'air » dont il a sans doute bénéficié sous les grands préaux construits alors à cet effet, avec chaises longues et exposition plein sud, Henri Moriceau meurt le 1er mai 1917...

Ses parents, qui, à cette date, ont peut-être déjà quitté La Chaussée pour L'Angle, obtiennent du 3ème R.A.P. « un secours d'urgence de 150 Francs » en septembre. Pendant ce temps, René, leur deuxième fils, qui vient d'avoir 20 ans, se trouve au Chemin des Dames...

Mis en ligne le 12 février 2016

 

 

 

54 / 75   Théodore DOUAUD, le second disparu de Thubert

 

 

 

 

Louis Roquet (51/75) n'a que 4 mois quand naît à Thubert, dans la ferme voisine, son cousin germain, Théodore Pierre Jean Marie Douaud, le 19 janvier 1885. Il est le deuxième enfant d'un couple de cultivateurs, Jean Douaud et Marie Anne Roquet, qui en aura six au total avec Augustine, qui a précédé Théodore en 1883, et quatre autres enfants qui le suivront, Adélaïde en 1887, Berthe en 1890, Jean-Baptiste en 1892 et, enfin, Aimée en 1895.

 

Après une scolarité bien courte, Théodore rejoint son père sur la métairie où il restera jusqu'au service militaire. D'abord « ajourné d'office pour faiblesse » en 1905, il est classé « service auxiliaire » par le conseil de révision de 1906. Son père présente alors à la municipalité une demande d'allocation de 0,75 F par jour au titre de soutien de famille. Dans sa séance du 2 juin 1907, le conseil municipal émet un avis favorable « attendu que le demandeur n'a pas de fortune, a charge de famille ; son plus jeune enfant [Aimée] est infirme et il souffre lui-même depuis longtemps d'une maladie de cœur qui l'oblige souvent à cesser le travail »...

 

Théodore est ainsi incorporé dans les services auxiliaires du 65ème Régiment d'Infanterie, à Nantes, le 9 octobre 1907. Un an plus tard, en septembre 1908, son cas est à nouveau examiné par la commission spéciale de réforme qui le déclare « bon pour une deuxième année ». Le 25 septembre 1909, il quitte enfin le Quartier Cambronne pour rentrer à Thubert où le travail ne manque pas. A la fin décembre 1912, la mort de sa mère confère à ses sœurs, dont aucune n'est encore mariée, un rôle plus important encore dans la vie de la petite exploitation.

 

Quand la guerre éclate, Théodore est, lui aussi, toujours célibataire. A 29 ans, il est rappelé le 3 août 1914 et reprend du service comme auxiliaire au 65ème R.I. Malheureusement pour lui, le manque de combattants se fait rapidement sentir et la commission de réforme du 24 octobre le reclasse dans le service armé... Après cinq mois d'instruction militaire, Théodore quitte Nantes le 24 mars 1915. Il rejoint le 2ème bataillon du 65ème Régiment d'Infanterie qui cantonne alors à Acheux-en-Amiénois, dans la Somme.

 

Le 27 mars, Théodore connaît le baptême du feu en montant en ligne dans le secteur d'Albert, dans les tranchées que le 65ème occupe en alternance avec le 64ème. Début juin le régiment de Théodore participe, quelques kilomètres plus au nord, autour de la ferme de Toutvent et du village d'Hébuterne, à une offensive meurtrière qui causera, comme on l'a vu, la mort de quatre soldats chevrolins...

 

Le 18 juillet 1915, le 65ème R.I est relevé et entame une marche vers le sud ponctuée de plusieurs périodes de repos. Il cantonne à Harponville à partir du 24, à Bonvillers à partir du 30 et enfin à Crèvecoeur-le-Petit, dans l'Oise, du 6 au 12 août. Ce même jour, alors que ses camarades embarquent dans les trains qui les emmènent en Champagne où l'on concentre déjà les régiments qui participeront à la grande offensive du 25 septembre, Théodore est « évacué malade » vers l'Arrière.

 

Les archives ne mentionnent ni le type de maladie dont souffre notre Chevrolin ni l'hôpital qui l'accueille alors. Nous savons cependant qu'il restera en soins pendant six mois et, qu'à un moment ou à un autre, il sera transféré à Nantes. C'est en effet depuis le dépôt régimentaire du 65ème qu'il remonte au front en mars 1916. Il y arrive le 23, dans le secteur de Tahure : « 71 hommes en renfort : anciens évacués ». Théodore Douaud a sans doute du mal à reconnaître son régiment qui, décimé au cours de la deuxième bataille de Champagne à laquelle il a eu la chance d'échapper, a été largement renouvelé depuis son départ.

 

Mais son rétablissement est précaire et après seulement quatre semaines dans les tranchées, Théodore est évacué à nouveau le 22 avril, au moment de la relève du régiment. S'ensuivent deux mois de soins et de repos pendant lesquels le 65ème, lui, a pris, lentement mais sûrement, la direction de Verdun où la bataille fait rage depuis plus de trois mois. C'est là, sur la rive droite de la Meuse, dans le secteur du Ravin des Vignes que Théodore le rejoint, le 18 juin 1916.

 

Il participe, dès son arrivée et pendant cinq jours, à des combats d'une rare intensité pour « maintenir les positions » sous la menace permanente de l'artillerie ennemie qui tire, entre autres munitions, des « obus à gaz délétère »... Ensuite, du 23 juin au début août, le 65ème est envoyé au repos à Souhesmes, puis autour de Bar-le-Duc et enfin autour de Rignaucourt. Pendant cette période, le régiment de Théodore est réorganisé et reçoit de nombreux renforts avant de reprendre le chemin de Verdun.

 

Le 5 août, le 65ème remonte en ligne dans le secteur de Vaux-le-Chapitre pout protéger le fort de Souville menacé par les Allemands. Voici ce qu'en dit l'historique du régiment : « Pendant neuf jours, le régiment, décimé, résistera, sous un feu écrasant, à toutes les poussées de l'adversaire, et cela dans des trous d'obus, sans abri, sous un soleil de plomb, presque sans ravitaillement et sans eau. Ceux qui descendent le 14 avaient des faces de cadavres. Le 65ème laissait à Vaux-le-Chapitre la moitié de son effectif »...

 

Théodore fait partie des survivants qui sont envoyés de septembre à novembre dans la Woëvre toute proche. A côté de ce qu'ils ont enduré en juin et en août, le secteur qui leur est attribué leur semble sans doute bien calme... Le 20 novembre 1916, après quelques jours de repos à Erize-Saint-Dizier, le 65ème remonte à Verdun pour occuper le secteur de Douaumont repris aux Allemands un mois plus tôt.

 

A cette date, même si la victoire semble avoir choisi son camp, la bataille n'est pas terminée pour autant et Théodore sera de ceux qui l'achèveront quelques semaines plus tard. Ecoutons à nouveau ce que dit l'historique du régiment : « Le 18 décembre, le 65ème relève les troupes d'attaque à Bezonvaux et au bois des Caurrières [là-même où, le surlendemain, tombera le caporal Corbineau (50/75)]. La rigueur de la température, l'absence totale de toute organisation, dans un terrain chaotique et bouleversé, rendent cette période particulièrement pénible, tant par les pertes que par les souffrances physiques et morales pourtant supportées avec une admirable abnégation »... Le 23 décembre, « la ligne est encore imprécise et tout le terrain nouvellement conquis qu'occupe le régiment est soumis à un bombardement violent et constant »...

 

Le jour de Noël 1916, le régiment de Théodore est relevé par le 413ème et va cantonner à Louppy-le-Petit pour une période de repos bien mérité. Au début de l'année 1917, il occupe par un froid rigoureux le secteur de Louvemont et de la Côte du Poivre avant de quitter définitivement Verdun « par voie de terre », le 14 février. On le retrouve déjà, quelques semaines plus tard, au Chemin des Dames...

 

Du 28 mars au 1er avril, il s'illustre à Terny-Sorny et à Vauxaillon, dans l'Aisne, avant d'être retiré du secteur et d'aller cantonner à Saint-Rémy-Blanzy puis de rejoindre une division de deuxième ligne jusqu'au 29 avril, date à laquelle, il remonte au feu. Le 5 mai 1917, il attaque les positions allemandes, solidement organisées, du sous-secteur de la Bovelle « avec mission d'atteindre les pentes nord du plateau qui domine l'Ailette.»

 

"A l'heure H (9 heures), le premier bataillon à droite et le deuxième [dont fait partie Théodore] à gauche débouchent sous un feu d'enfer et, si les pertes ne diminuent pas l'ardeur de l'attaque, elles font que les objectifs ne peuvent être atteints qu'en fin de journée, après de furieux corps à corps "... C'est au cours de cette journée, sans qu'on puisse être plus précis, que le soldat Douaud « disparaît », comme 143 de ses camarades...

 

La nouvelle n'arrivera à La Chevrolière que le 10 juillet. A cette date, sa famille a quitté Thubert pour La Chaussée. Son père y vit en compagnie de sa soeur aînée, Augustine, et d'Aimée, la benjamine. Au lendemain de la guerre, tandis qu'Adélaïde, Berthe et Jean Baptiste sont partis « faire leur vie » à Nantes, Augustine épouse, le 2 juin 1919, Louis Freuchet, rentré de captivité en janvier. Sans enfant, ils resteront à La Chaussée, tout comme Aimée, après la mort du père, en septembre 1930.

 

Mis en ligne le 26 février 2016

 

 

 

 

 

 

 

55 / 75   Emile GUILBAUD, officier de l'Armée d'Orient

 

 

 

 

Emile Guilbaud est un nom bien connu à La Chevrolière. Les anciens vous diront qu'on lui doit l'oratoire de Tréjet, construit en 1920 et restauré en 2011. Soldat au 81ème R.I.T., il avait fait vœu de l'édifier s'il survivait à la guerre. Rentré sain et sauf, il avait tenu promesse. Mais le soldat qui nous intéresse, bien que portant les mêmes nom et prénom, n'a pas eu la chance, lui, de revoir son village natal ni de rester dans la mémoire des Chevrolins. En fait, notre homonyme, l'Emile Mort pour la France, était le cousin issu de germain de l'Emile « survivant » et le frère cadet de Joseph Guilbaud (12/75)...

 

Né à Tréjet, le 25 mars 1885, Emile Pierre Marie Guilbaud est donc le deuxième et dernier enfant de Pierre Guilbaud et de Madeleine Legeay. Comme son frère aîné, il va très tôt travailler sur la petite exploitation familiale. La vigne semble y tenir une place assez importante puisqu'il se déclare « cultivateur vigneron » au moment de son engagement. En effet, en novembre 1903, alors qu'il n'a que 18 ans et que son frère est parti accomplir son service militaire à Saint Maixent, Emile quitte Tréjet et le travail de la terre pour s'engager dans l'armée. Il signe, à Nantes, un engagement de trois ans au 64ème Régiment d'Infanterie et se retrouve à Ancenis dès le lendemain.

 

Son engagement entraîne ipso facto la libération anticipée de son frère qui est de retour sur la ferme avant la fin novembre. Promu soldat de première classe le 6 juin 1904, Emile rentre à Tréjet, au terme de son contrat, le 4 novembre 1906. Mais il n'y retrouve plus la place qu'il avait laissée. Entre temps, en effet, son frère s'est marié et a fait entrer son épouse sous le toit familial. Puis un neveu, baptisé Emilien, y est né en 1907.

 

Peut-être s'est-il alors senti un peu à l'étroit ou a-t-il compris que l'exploitation ne pourrait sans doute plus nourrir tout son monde ? A moins que l'attrait de la vie militaire n'ait été le plus fort ? Toujours est-il que le 6 mars 1908, Emile signe à Nantes un nouveau contrat d'engagement, de cinq ans celui-là, pour le compte du 4ème Régiment d'Infanterie Coloniale. Ce choix, il le sait, va l'amener à « voir du pays ». Trois jours plus tard, Emile Guilbaud arrive à Toulon où il rejoint la caserne du Mourillon.

 

Devenu en quelques mois marsouin de première classe, il passe le 30 septembre 1909 au 16ème R.I.C. et s'embarque pour la Chine ! Le voici maintenant, bien loin des rives de l'Ognon, sur celles du Hai He, à Tientsin, avec le corps expéditionnaire français. Emile va y rester près de quatre ans. Il est promu caporal le 1er mai 1911 et « rempile » par anticipation en mai 1912 pour trois années supplémentaires, « terme fixe »... C'est avec le grade de sergent obtenu en avril 1913, qu'il termine sa « campagne de Chine ». Il rentre en France le 14 août de la même année et passe au 7ème R.I.C., caserné à Bordeaux.

 

Emile y poursuit une carrière de sous-officier qui s'annonce prometteuse ; dès mars 1914, il est promu sergent-fourrier. Mais bientôt la guerre éclate. A Bordeaux, comme ailleurs, dans la fièvre du mois d'août, on rappelle les réservistes. Le sergent Guilbaud fait partie des cadres du 7ème R.I.C. qui sont chargés d'assurer, à la hâte, la mobilisation d'un régiment de réserve qui prendra le numéro 37. Le 6 août 1914, le 37ème R.I.C. se rend à la gare Saint Jean et embarque pour Toulon où il sera « affecté à la défense du front de terre ». Cette sinécure sera de courte durée...

 

Pour contenir la poussée allemande des premières semaines, on appelle progressivement tous les régiments disponibles sur la ligne de front. Le 13 septembre, le 37ème R.I.C. quitte Toulon pour le front des Vosges où il combattra jusqu'en juin 1915 dans le secteur de La Forain, entre Moyenmoutier et Senones. Le 28 juin 1915, le régiment d'Emile est relevé. Après quelques jours de repos mis à profit pour sa réorganisation, il arrive au Bois-le-Prêtre, à l'ouest de Pont-à-Mousson, le 6 juillet, dans la nuit.

 

Le 37ème R.I.C. subira dans ce secteur, ainsi que dans celui de la Croix des Carmes à partir du 6 septembre, des tirs d'artillerie nourris et meurtriers. Le régiment a sans doute été « secoué », aussi, par la traduction devant le conseil de guerre de deux de ses soldats, Camille Chemin et Edouard Pillet, qui, accusés de désertion, sont fusillés le 5 août à Montauville. Emile connaissait-il ce père de cinq enfants et ce soutien de famille, dont on saura plus tard qu'ils avaient été accusés à tort et qui seront réhabilités en 1934 ? Qu'a-t-il pensé de cette triste affaire ?

 

Le 19 septembre 1915, le 37ème R.I.C. est relevé et prend la direction de la Champagne où l'offensive est imminente. Emile et son régiment arrivent le 29 à l'ouest de Tahure où ils sont placés en deuxième ligne. Le 13 octobre, ils partent au repos à Sivry-Ante, puis se voient attribuer un secteur plus tranquille où le no man's land est, par endroits, large d'un kilomètre. Ils restent là, au bois d'Hauzy du 25 octobre au 10 novembre puis remontent, le 15 novembre, dans le secteur beaucoup plus dangereux de la Main de Massiges qu'ils ne quitteront qu'autour du 20 décembre.

 

Après une longue période de repos, d'instruction, et de grandes manœuvres dirigées par le général Pétain au camp de Crèvecoeur, le 37ème R.I.C. fait lentement mouvement vers Maucourt, dans la Somme, où il prend position en première ligne le 21 février 1916 essuyant, en signe de bienvenue, plusieurs attaques au gaz. Le régiment d'Emile ne quittera les tranchées de ce secteur que le 1er juin afin de prendre quelque repos avant la grande offensive prévue le mois suivant.

 

La bataille de la Somme est déclenchée le 1er juillet 1916 mais le 37ème R.I.C. n'entre en action que le 6, entre Biaches et Barleux. Deux jours plus tôt, Emile avait été promu adjudant-chef et c'est avec ses nouveaux galons qu'il participe, le 9, à l'attaque et la prise de la Maisonnette. Ce brillant assaut, mené de concert avec un bataillon de Sénégalais dont la plupart voyait le feu pour la première fois, permet au 37ème de faire, en quelques heures, un millier de prisonniers allemands. Mais le bilan est lourd : 231 tués dont 10 officiers, 625 blessés et 277 disparus, dans les rangs du 37ème...

 

Relevé le 11 juillet, le régiment d'Emile est au repos jusqu'au 30. Il remonte alors dans le secteur de Flaucourt où il subit passivement pendant trois semaines « un furieux duel d'artillerie ». Le 22 août, il part au grand repos autour de Bazicourt, dans l'Oise : il y reste jusqu'au 30 septembre. Il est alors envoyé au Camp Retranché de Paris, où il effectue des travaux de défense pendant le mois d'octobre. Emile doit bien se douter que cette période de sécurité, loin du front, qui dure depuis déjà deux mois se terminera bientôt...

 

De fait, le 6 novembre 1916, les hommes du 37ème apprennent, avec surprise ou stupeur, que leur régiment est désigné pour faire partie de l'Armée Française d'Orient ! Dans les jours qui suivent ils sont acheminés par voie ferrée jusqu'à Montluel, dans l'Ain, où ils touchent de nouveaux équipements, « type alpin ». Le régiment et son encadrement sont réorganisés. A cette occasion, l'adjudant-chef Guilbaud est à nouveau promu : il est nommé sous-lieutenant le 11 novembre...

 

Le 37ème R.I.C., désormais « transformé » en un régiment du corps expéditionnaire, arrive à Marseille le 4 décembre. Il embarque, entre le 4 et le 11, sur plusieurs bâtiments, l'Ionie, le Saint-Laurent, le Parana, le Basque, l'Arendja, le Colbert et le Paul-Lecat qui appareillent ensemble le 12. Après une semaine de mer, le convoi échappe de peu à la menace d'un sous-marin allemand grâce à la vigilance et à la réactivité du torpilleur d'escorte 319 qui fait mouche du premier coup...

 

Le régiment d'Emile débarque à Salonique, au nord de la Grèce, le 26 décembre 1916. Par voie de terre, il se rend à Petersko pour une longue période d'instruction et d'entrainement. Entre le 8 janvier et le 3 mars 1917, nos marsouins s'accoutument peu à peu à un terrain et à environnement nouveaux, et se préparent à retrouver le champ de bataille, eux qui n'ont plus combattu depuis six mois...

 

Le 20 mars 1917, le 37ème R.I.C. se porte à Monastir (aujourd'hui Bitola) au sud de la Serbie (actuelle Macédoine) qu'il s'agit de dégager de l'étau germano-bulgare. A cette fin, il monte, le lendemain, sous la cote 1248 puis s'en empare et s'y installe, sans coup férir, dans les jours suivants. Le 4 avril, le régiment d'Emile est relevé et quitte la colline 1248. Il fait alors mouvement, par étapes, vers la boucle de la Cerna où il relève un régiment italien. Il y accomplit des travaux d'organisation du terrain en vue d'une offensive prévue pour le mois suivant. Malheureusement, le terrain est découvert et les avions allemands y font des reconnaissances quasi quotidiennes...

 

Quand le 9 mai 1917, à 6h30, le 37ème se lance à l'assaut du « Mamelon des Tranchées Rouges », il ne peut espérer le moindre effet de surprise... Les premières vagues réussissent toutefois, malgré le feu nourri des mitrailleuses, à dépasser la première ligne des tranchées bulgares et à sauter dans les tranchées de deuxième ligne : « Malheureusement celles-ci très profondes et étroites forment pièges, de nombreux Bulgares [y] lancent des grenades [depuis une tranchée parallèle]. L'élan est rompu... »

 

C'est au cours de cette attaque que le sous-lieutenant Guilbaud est tué à l'ennemi, sans doute fauché par une rafale de mitrailleuse. Voici ce que dit de lui l'historique du régiment : « officier qui, depuis le début de la guerre, a donné de nombreuses preuves de son énergie et de sa bravoure. A l'attaque du 9 mai 1917, après avoir brillamment enlevé sa section à l'assaut, est tombé au cours de la mêlée, entre la première et la deuxième tranchée ennemie »...

 

La triste nouvelle arrivera à Tréjet début juillet. En août, Pierre Guilbaud, qui vient de perdre son second fils, percevra sa dernière solde, celle du mois de mai : 133 Francs et 20 centimes... D'abord inhumée dans la terre de Macédoine, la dépouille d'Emile Guilbaud sera rapatriée en France cinq ans plus tard. La presse s'en est fait modestement l'écho par cet entrefilet qu'on pouvait lire dans l'édition du 14 septembre 1922 du quotidien Ouest Eclair : « Retour de nos glorieux morts. Un wagon funéraire ramenant à destination de la Loire-Inférieure des corps de militaires inhumés à l'armée d'Orient est parti de Marseille le 13 septembre et arrivera à Nantes le 17, à 21h51 »...

 

Mis en ligne le 14 mars 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

56 / 75   François LHOMELET, le disparu du Skra-di-Legen

 

 

 

 

François Jean Marie Théophile Lhomelet est né le 5 octobre 1894 à Thubert. Il est le deuxième enfant d'un couple de cultivateurs, François Lhomelet et Anne Marie Roquet, qui aura trois autres fils : Joseph, l'aîné, né en 1893, Auguste en 1896 et Eugène en 1899. François n'a pas 16 ans quand leur mère, âgée seulement de 51 ans, meurt en juillet 1910. Mis à part Eugène, le plus jeune, les trois autres fils Lhomelet sont placés comme domestiques agricoles : Joseph à La Thibaudière, Auguste à Thubert même et François chez les frères David de la Nivardière, en Pont Saint Martin.

 

Arrivé à l'âge du service militaire, François est ajourné pour « faiblesse » à deux reprises, en 1913 puis en 1914, par le conseil de révision de Saint Philbert. Mais au printemps 1915, en raison de « l'hécatombe » du début de la guerre, il est déclaré « bon pour le service » et incorporé le 8 septembre au 66ème Régiment d'Infanterie, à Tours. Après des classes écourtées par l'urgence de la situation, François Lhomelet passe dès le 20 novembre au 84ème Régiment d'Infanterie, alors intégré à l'Armée d'Orient...

 

Rejoint-il alors le dépôt du 84ème replié à Hautefort, en Dordogne, ou rejoint-il directement son nouveau régiment déjà en Grèce depuis le début du mois ? A quoi correspond précisément la date du 20 novembre : à son arrivée à Hautefort, à son embarquement à Toulon, ou bien à son arrivée à Salonique où stationne le 4ème bataillon ? Fait-il déjà partie du détachement de renfort d'une centaine d'hommes qui arrive sur la Cerna le 22 novembre ? La question reste entière. Toutefois, étant donné la durée habituelle de la traversée, comprise entre 5 et 7 jours, on peut raisonnablement penser que François est sur le front début décembre au plus tard.

 

Le 84ème R.I. arrive le 30 novembre 1915 à Stroumitsa (Macédoine actuelle), sous la neige. Le lendemain, le 3ème bataillon, auquel appartient notre Chevrolin, se porte sur Gradec où le 3ème Régiment de Chasseurs d'Afrique est déjà en ligne. Quelques accrochages et quelques tirs d'artillerie légère émaillent ces premières journées de décembre au cours desquelles François Lhomelet reçoit le baptême du feu.

 

Dans la nuit du 7 au 8, son bataillon est pris dans une fusillade incessante et doit repousser, au cours de la journée suivante, une puissante attaque bulgare. Le 9 décembre, le 84ème R.I. reçoit l'ordre de décrocher et de se diriger sur Negortsi. Il poursuit son repli vers le sud et le 12, après avoir livré les derniers combats de la retraite de Serbie, rentre en Grèce et bivouaque au nord de Karasuli, appelé aujourd'hui Polykastro.

 

Le 15 décembre, alors que le gros de l'armée reprend son mouvement de repli vers le camp retranché de Salonique situé à une soixantaine de kilomètres, le régiment de François reçoit pour mission de rester sur place afin d'assurer la protection et la couverture du reste de la division. Désormais aux avant-postes, le 84ème R.I. effectue des missions de reconnaissances et surveille les mouvements de l'ennemi. Dans ce dispositif, le 3ème bataillon a en charge un secteur de deux kilomètres situé à l'est du Vardar. Cette période, qui n'est « marquée que par quelques escarmouches avec des comitadjis », prendra fin à la mi-janvier.

 

Le 17 janvier 1916, le 84ème R.I., relevé par le 4ème Régiment de Chasseurs d'Afrique, prend la direction de Dogandji, sur le Bas-Vardar, où il va rester pendant près de deux mois. Travaux de défense autour du camp de Salonique, instruction et réorganisation sont au programme de François et de ses camarades. Le 8 mars, le régiment reçoit l'ordre de remonter vers la frontière serbe où menace toujours l'ennemi germano-bulgare. Il se met en route le 12 avec pour mission de sécuriser le village de Macukovo (aujourd'hui Evzoni) et d'établir une ligne de défense dans ses alentours.

 

Ayant pris position dès le 16, le 84ème R.I. organise le secteur et s'installe désormais dans une guerre de tranchées où le paludisme fait bientôt plus de victimes que les tirs ennemis... Cinq mois plus tard, le 29 août 1916, il est enfin relevé par des troupes britanniques et, traversant le Vardar, prend la direction de Koupa. Le régiment de François y relève à son tour, dans la nuit du 4 au 5 septembre, le 2éme régiment serbe.

 

Ce secteur, très tourmenté, d'une altitude de 800 à 900 mètres, s'étend au pied du massif du Skra-di-Legen où sont perchés les Bulgares et leur artillerie. Les déplacements y sont difficiles et seuls les mulets, empruntant des sentiers improbables, peuvent assurer le ravitaillement, l'évacuation des blessés ou le transport des canons de 37. Pendant huit mois, le 84ème va occuper les tranchées de ce secteur en subissant des bombardements périodiques et en attendant patiemment le printemps qui leur permettra enfin d'attaquer les positions ennemies...

 

Le jour J a été fixé au 10 mai 1917. La marche d'approche commence à 3 heures du matin dans le plus grand silence. L'attaque générale est déclenchée à 4h30. Le bataillon de notre Chevrolin et, en particulier sa compagnie, la 9ème, se trouvent au centre du dispositif. Malgré les pentes très raides qu'il faut gravir coûte que coûte, François et ses camarades avancent rapidement. Puis, soudain, leur progression est ralentie. Pendant que les tirs de l'artillerie bulgare redoublent de fréquence et qu'une mitrailleuse « oubliée » crépite sur leur flanc droit, ils s'aperçoivent que les tirs de leur propre artillerie sont désormais trop courts ! Le temps que les signaux parviennent aux canonniers et que de nouveaux réglages permettent d'allonger le tir, le bel élan du 3ème bataillon est brisé !

 

En fin de matinée, le bataillon de François est cloué au sol. Il subit alors des pertes sévères pour deux raisons principales. D'une part les « minenwerfer », ces mortiers allemands capables de tirer jusqu'à vingt coups par minute, sont entrés en action à partir de 8h ; d'autre part « la nature rocheuse du sol » empêche nos soldats, non seulement de « se couvrir efficacement dans les tranchées conquises », mais aussi « d'établir les chevalets » qui leur permettraient de riposter avec leurs trois mortiers Aasen... A 17h, après un nouveau pilonnage, « les Bulgares se ruent sur nos troupes […] les survivants du 3ème bataillon sont obligés d'abandonner les tranchées conquises et descendent les pentes abruptes sous une vive fusillade et des tirs d'artillerie de tous calibres »...

 

C'est le 2ème bataillon qui parviendra à contenir cette puissante contre-attaque et à organiser, alors que la nuit tombe, une ligne provisoire pour conserver une partie du terrain conquis. Au soir de ce 10 mai 1917, qui comptera « parmi les trois journées les plus sanglantes que le 84ème R.I. a vécu pendant toute la guerre », le soldat François Lhomelet manque à l'appel. Il est déclaré « disparu ». Peut-être est-il resté, blessé, dans les tranchées reprises par les Bulgares à la fin de la journée et est-il tombé alors entre leurs mains ? Un courrier adressé au maire de La Chevrolière, le 16 août, et destiné au père de François va dans ce sens en le disant « présumé prisonnier ». Mais cet espoir est-il vraiment sincère quand on sait que dès le 7 juin, moins d'un mois après sa disparition, on le cite à l'orde du régiment et on lui décerne la Croix de Guerre comme on l'aurait fait pour un soldat « tué à l'ennemi » ?

 

A la même date, le bataillon de François est cité à l'ordre de l'Armée dans ces termes : « Dans un magnifique élan, a enlevé d'un seul bond les ouvrages ennemis établis sur un massif montagneux situé à 1800 mètres environ des positions de départ et les dominant de près de 300 mètres, s'y est maintenu toute la journée, dans un combat au corps à corps avec des forces ennemies très supérieures, et sous un bombardement formidable d'obus de gros calibre et d'obus asphyxiant. A permis à la division, par sa vaillance et son dévouement, de remplir sa mission, et de s'installer à 1500 mètres en avant de ses positions anciennes, en conservant tous les ouvrages avancés enlevés à l'ennemi »...

 

Au lendemain de la guerre, il faudra se rendre à l'évidence : François ne figure pas au nombre des prisonniers et sa dépouille n'a pas été retrouvée non plus... Son père vit alors seul à Thubert pendant que son fils aîné, Joseph, qui s'est marié en 1919, est installé à La Bellerie avec ses deux enfants, Denise née en 1921 et Paul né en 1925. Les deux autres frères de François se marieront à l'été 1926 et quitteront La Chevrolière, Eugène pour Vertou et Auguste pour Saint Aignan. Entre temps, le 11 octobre 1921, le Tribunal de Nantes avait officiellement déclaré François mort à la date du 10 mai 1917...

 

Mis en ligne le 11 mai 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

57 / 75   Georges PADIOU, le sergent du Planty

 

 

 

 

Jean Georges Auguste Louis Padiou est né le 6 décembre 1889 à la ferme du Planty. Fils aîné d'Auguste et de Marie Guilbaud, il y grandit sous le même toit que ses grands-parents et que son oncle Alfred. Bientôt il est rejoint par une sœur, Germaine, née en 1892, puis par deux frères, Pierre, en 1895, et Constant en 1896. L'année suivante meurent leur grand-père, qui était devenu le fermier des Blanchard du Halliou à la fin des années 1850, puis, une semaine plus tard, leur arrière-grand-père de 92 ans...

 

Tout naturellement, les fils Padiou travaillent sur les terres du Planty dès que l'âge le leur permet. Au tournant du siècle, la ferme emploie même trois domestiques, dont Louis Roquet (51/75) qui a cinq ans de plus que Georges. En 1901, l'oncle Alfred épouse Marie Doré, de La Grivelière, et les Padiou doivent même, dès l'année suivante, faire un peu de place pour leur fils, Joseph. La vie continue avec le décès de la grand-mère, Madeleine Janeau, en 1903, puis la naissance d'une cousine, Emilienne, en 1906.

 

Arrivé à l'âge de 20 ans, Georges passe devant le conseil de révision et part faire son service militaire, l'année suivante, au 77ème Régiment d'Infanterie de Cholet. Il est promu caporal en septembre 1911 et rentre au Planty en septembre 1912. Il songe alors à « faire sa vie » et épouse, le 26 mai 1914, Angèle Barillère, du bourg, le jour même de ses 20 ans. Malheureusement, à peine plus de deux mois après leur mariage, la mobilisation générale surprend les jeunes mariés et ramène Georges à la caserne Tharreau dès le 3 août.

 

Le surlendemain, Georges et son régiment embarquent déjà dans les trains qui les conduisent en Lorraine. Ils débarquent près de Nancy et prennent position entre Nomény et Le Grand Couronné, sur la frontière que la honteuse défaite de 1870 avait imposée. Le 19 août, toutefois, le 77ème R.I. quitte ce secteur calme pour se porter en Belgique où la progression allemande devient préoccupante.

 

Mais comme les autres régiments de l'Ouest, il devra bien vite battre en retraite... Au terme d'un repli harassant d'une dizaine de jours pendant lequel le harcèlement ennemi, terrestre ou aérien, provoque tués et disparus, tel le jeune voisin de Georges, Joseph Richardeau (2/75) de La Michellerie, le régiment choletais participe à la bataille de la Marne, dans le secteur des marais de Saint Gond. Il s'illustre même pendant cette brillante contre-offensive par la prise du château et du village de Mondement, le 9 septembre.

 

Mais cette course poursuite prend bientôt fin quand le 77ème est arrêté, six jours plus tard, à Prosnes. C'est là, à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Reims, après avoir subi « des pertes sérieuses », que va commencer pour lui la guerre de tranchées. Dès le lendemain, 16 septembre 1914, le caporal Padiou est nommé sergent. Après avoir glissé, début octobre, vers Thuizy, le régiment de Georges quitte la Marne pour le Nord où il arrive le 20.

 

Il prend alors part à la première bataille des Flandres, aux côtés des Britanniques, dans le secteur de Zonnebeke, tout près d'Ypres. Entre le 19 novembre et le 3 janvier 1915, on les retrouve, toujours dans le froid et la boue, à Zillebeke et au Bois d'Hooge... Au cours de cette période, Georges saura-t-il qu'un jeune Chevrolin de 20 ans, Clément Biton (16/75) a rejoint son régiment début décembre et qu'il l'a déjà quitté, gravement blessé, le 20 février ? Il faudra attendre le 23 mars pour que le 77ème R.I. soit enfin relevé. Les survivants, dont le sergent Padiou fait partie, quittent alors cet enfer, à pied, pour rejoindre Doullens, dans la Somme, où ils profitent d'un repos bien mérité.

 

Un mois plus tard, le 77ème remonte sur Ypres et tient des positions le long de l'Yperlée, avant de prendre, le 5 mai 1915, la direction de l'Artois où se prépare une grande offensive. Il y participe en deux temps : de son déclenchement jusqu'au 30 juin, puis, après une longue période de repos, toujours dans la Somme, du 10 au 27 septembre. A la mi-octobre le régiment choletais fait mouvement vers le secteur de Loos-en-Gohelle qu'il ne laissera aux Britanniques qu'au début janvier 1916.

 

Après une période d'instruction et de manoeuvre au camp de Saint Riquier, il remonte en ligne, le 15 février, au Bois en Hache, sur la commune d'Angres. Voici ce qu'en dit l'Historique du régiment : « Secteur assez calme, mais en revanche on patauge dans un véritable marais, infecté de cadavres. A cet endroit reposent de nombreux morts des attaques du plateau de Notre-Dame-de-Lorette »...

 

Début mars, le 77ème R.I. est relevé et part au grand repos à Verton, situé à quelques kilomètres de la mer. Le 16, la 36ème brigade, à laquelle il appartient, est passée en revue sur la plage de Berck. C'est là que Georges apprend qu'il est transféré au 409ème Régiment d'Infanterie à compter du 21 mars...

 

Les régiments « 400 » ont été créés au début de 1915 dans le cadre d'une réorganisation rendue nécessaire par l'hécatombe de 1914. Le 409ème R.I. que va rejoindre Georges Padiou est créé en mars 1915 et formé à Chinon. Alors qu'il participe à la bataille de Verdun, il est littéralement décimé à Vaux-devant-Damloup au début du mois de mars 1916. Retiré du front, il est envoyé à Eurville-Bienville, près de Saint Dizier, afin d'être reformé. C'est dans ce contexte que des renforts s'élevant à plus d'un millier d'hommes venant de divers régiments affluent à partir du 15 mars.

 

Georges, lui, arrive dans la Haute-Marne entre le 22 et le 24 mars. Le 25, il participe à une « prise d'armes de tout le régiment et revue du colonel qui souhaite la bienvenue aux hommes de renfort »... Aussitôt après, le « nouveau » 409ème embarque dans les trains qui l'emmènent pour un mois de repos autour de Verberie, dans l'Oise.

 

Le 23 avril 1916, jour de Pâques, Georges et son nouveau régiment quittent leurs cantonnements et prennent à pied la direction de la ferme de Quennevières, située à une quarantaine de kilomètres, où ils vont prendre position dans des tranchées perpétuellement menacées par les bombardements et les assauts allemands. Le 409ème y subit des pertes sévères avant d'être relevé le 20 août par le 12ème Régiment de Cuirassiers. Il part alors pour trois semaines de « repos » ponctuées de marches, de prises d'armes, de manœuvres et de revues. Le 12 septembre « les permissions sont rétablies » dans les proportions de 3 à 10 % suivant les compagnies...

 

Le sergent Padiou fait partie des heureux permissionnaires. Pendant que son régiment monte vers la Somme, Georges, lui, prend la direction de La Chevrolière où il arrive dans les jours suivants. Quelle a été la durée de cette permission ? S'agissait-il d'une « permission agricole », plus longue que les autres ? Sept jours, plus deux de délai de route, ou douze jours ? Nous n'en savons rien. Mais sa réalité est bien attestée par une photo prise alors au Planty. C'est là que Georges retrouve sa jeune épouse, ses parents et même son plus jeune frère, Constant, qui, coïncidence troublante, est lui aussi en permission à cette même date !

 

Ce temps forcément trop court est aussi celui des nouvelles, bonnes ou mauvaises, et c'est sans doute à cette occasion que Georges apprend, entre autres, la mort de son beau-frère, Henri Barillère (46/75), et la disparition inquiétante de Pierre, son frère cadet, à Verdun. Lorsque les deux permissionnaires quittent La Chevrolière pour le front de la Somme, ils ne savent pas qu'ils se sont vus pour la dernière fois...

 

Georges rejoint son régiment engagé dans la bataille de la Somme depuis le 18 septembre. Désormais bien loin de la tranquillité du Planty, il retrouve brutalement la vie des tranchées dans les secteurs de Soyécourt et d'Ablaincourt où la guerre fait rage. Le sergent Padiou et la trentaine d'hommes de sa demi-section y restent jusqu'au 27 octobre. Après quelques semaines de repos autour de Thieux, dans l'Oise, le 409ème R.I. passe à la 167ème Division d'Infanterie et prend la direction de Neufchâteau, dans le département des Vosges, où il arrive le 1er décembre 1916.

 

Le régiment de Georges y reçoit une mission qui va le tenir éloigné du front pendant plusieurs mois : « pendant tout l'hiver, entrainement à la guerre de poursuite en vue des opérations du printemps 1917 »... Fin avril 1917, le 409ème quitte la Lorraine et retrouve le champ de bataille au nord de Reims. Il est chargé d'« enlever les organisations ennemies du Champ du Seigneur, petit bois que les Allemands ont garni de fortins bétonnés et de nombreuses mitrailleuses ». L'attaque, lancée le 9 mai, permet de prendre la première tranchée ennemie et de faire une centaine de prisonniers, cependant la riposte allemande renvoie bientôt les hommes du 409ème sur leurs positions de départ...

 

Mais Georges y était-il seulement ? Rien n'est moins sûr. On sait qu'il est tombé gravement malade à une date que nous ignorons, mais comprise entre octobre 1916 et juin 1917. On ne le voit, en effet, réapparaître dans les archives que le 11 juillet, à 10h20, quand un télégramme alarmant arrive de Lyon : « Médecin chef hôpital 101 à Maire de La Chevrolière Padiou Jean Georges sergent 409ème Infanterie état très grave informez famille »...

 

Dans la promiscuité des tranchées, Georges a lui aussi attrapé la tuberculose. Evacué vers l'Arrière, il est transporté à Lyon et admis à l'hôpital auxiliaire n°101, installé sur les quais de Saône. Son état s'aggrave en raison de complications intestinales et péritonéales. Georges Padiou meurt « des suites de maladie contractée au service », le 15 juillet 1917 à 4h du matin.

 

Au lendemain de la guerre, Auguste et Marie Padiou, qui, entre temps, ont perdu un deuxième fils, Constant, disparu en Flandre en avril 1918, voient Pierre rentrer de captivité le 6 décembre. Près de deux ans plus tard, le 9 novembre 1920, le seul survivant des frères Padiou du Planty épousera Angèle, la jeune veuve de Georges dont ils donneront le prénom, l'année suivante, à leur fils...

 

Mis en ligne le 27 mai 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

58 / 75   Octave LHOMELET, « zouave au grand coeur »

 

 

 

 

 

Octave Emile Pierre Lhomelet est le premier enfant d'un couple de cultivateurs, Auguste Lhomelet et Mélanie Douaud. Né le 17 février 1889, il passe ses premières années à La Thuilière sous le même toit que sa grand-mère maternelle, Judith Freuchet, et que son oncle, Jules Douaud. En novembre 1891, la famille s'agrandit avec la naissance d'un deuxième garçon prénommé Charles. Par la suite, l'oncle Jules quitte la maison familiale pour Tréjet lorsqu'il épouse Joséphine Perraud en mai 1893.

 

Octave n'a que 4 ou 5 ans quand la famille Lhomelet s'installe au Râteau où son père se déclare « fermier » lors du recensement de 1896. Bientôt en âge de travailler, l'aîné des fils est placé comme « domestique agricole » chez Auguste Léauté, l'un des deux fermiers de La Grande Noé. Octave s'y trouve encore quand sa grand-mère s'éteint en janvier 1907. Par la suite, les Lhomelet quittent Le Râteau pour Les Basses Haies où on les retrouve en mars 1910 quand Auguste demande et obtient l'allocation journalière pour compenser l'absence de son fils qui s'apprête à partir au régiment.

 

En effet, Octave quitte La Chevrolière le 4 octobre 1910 pour le fort de Rosny-sous-Bois, près de Paris, où il est incorporé au 4ème Régiment de Zouaves. Le 25 septembre 1912, il est de retour aux Basses Haies, deux semaines seulement avant de voir partir son frère pour Angers et le 135ème R.I.... Quand la guerre éclate, Octave est immédiatement rappelé. Il rejoint son régiment, dont plusieurs bataillons arrivent de Tunisie, une unité désormais renommée 4ème Régiment de Marche de Zouaves.

 

Le dimanche 16 août 1914, Octave et son régiment quittent la gare de Bercy pour arriver le soir même à la frontière belge. Le 4éme Zouaves prend position autour de Tarciennes le 22, et subit son baptême du feu le lendemain au cours de la bataille de Charleroi. Puis c'est le repli, la bataille de la Marne, début septembre, et le mouvement vers l'ouest qui amène le 4ème R.M.Z. dans l'Oise, vers Tracy-le-Mont. En octobre son régiment, alors dans l'Aisne, « reçoit l'ordre de prendre ses dispositions pour partir vers une destination inconnue ».

 

De fait, c'est en Belgique, à Lampernisse, dans le plat pays, qu'Octave et son régiment prennent position. En novembre, les zouaves combattent autour d'Ypres, à Saint Eloi, sur l'Yperlée... Les pertes sont nombreuses et les troupes épuisées. Le régiment est enfin mis au repos du 22 au 31 décembre, autour de Poperinghe et de Cassel. Le 1er janvier 1915, placé provisoirement « en réserve d'armée », il redescend dans l'Oise, à Tricot et Magnelay, pour une période d'instruction.

 

Le 17 janvier, il embarque dans les trains qui le conduisent à Dunkerque. Puis, de là, il repasse en Belgique et remonte en ligne au début février. Le régiment d'Octave ainsi que le 1er Zouaves ont reçu pour mission de verrouiller le passage de l'Yser, le long de la Mer du Nord. Le 3ème Bataillon, dans lequel se trouve Octave, est relevé tous les quatre jours par le 5ème dans lequel figure un autre Chevrolin, Constant Biton (26/75), et va alors cantonner, quelques kilomètres en arrière, à Coxyde-les-Bains ou à Oostduinkerke. Au cours de ces relèves, Octave et Constant se sont forcément croisés. Les deux Chevrolins, perdus dans l'enfer flamand, ne se seraient-ils jamais reconnus ni salués ?

 

Cette vie de tranchée est rythmée par des bombardements quotidiens qu'il faut supporter en serrant les dents. Comme on l'a vu, l'un d'entre eux sera d'ailleurs fatal à Constant Biton, le 28 juillet...En septembre, le 4ème R.M.Z. glisse vers Nieuport-Bains pour organiser cette localité « en point d'appui ». Pendant près de huit mois, nos zouaves sont essentiellement occupés à des travaux d'aménagement et de défense. Protégés par les artilleurs du secteur avec qui ils coopérent activement, et parmi lesquels se trouve le Chevrolin Georges Perraud (39/75), ils ne subissent que des pertes réduites.

 

La mission accomplie, Octave et son régiment quittent définitivement la Belgique, le 20 avril 1916. Pendant un mois, d'abord autour de Dunkerque puis au camp d'instruction de Crèvecoeur-le-Grand, dans l'Oise, le 4ème R.M.Z. va alterner repos, entraînement au combat offensif et manœuvres de brigade ou de division. Enfin, le 26 mai, il se dirige inévitablement sur Verdun. Le 30, il relève, sous la pluie et le feu incessant de l'ennemi, le 173ème R.I. accroché à la sinistre cote 304...

 

Le bataillon d'Octave en occupe le sommet et la pente Est, face au Mort-Homme. Du 31 mai au 10 juin, il subit un pilonnage d'artillerie entrecoupé d'assauts qu'il repousse au prix de nombreuses pertes. Relevé le 10, il cantonne au Bois Saint Pierre puis, à partir du 12, à Fleury-sur-Aire. Du 30 juin au 9 juillet, le 4ème Zouaves remonte à la cote 304 où le bombardement ennemi a baissé d'intensité. A cause de ce début d'été pluvieux, les tranchées se sont transformées par endroits en de véritables bourbiers et la dysenterie se propage. C'est au cours de cette période, le 1er juillet 1916, qu'Octave est blessé à la main gauche par un éclat d'obus.

 

Son bataillon est relevé le 9 juillet. Il le rejoint à Rancourt où il reste au repos jusqu'au 2 août. Le 4ème R.M.Z. passe ensuite sur la rive droite et prend position dans le secteur de Vaux-Chapitre et de Souville où il subit et contient le harcèlement ennemi pendant douze jours. Relevé le 17 août, le régiment d'Octave part au grand repos à Tronville-en-Barrois jusqu'au 20 octobre. Ensuite, il remonte dans le secteur de Douaumont. Le 24, il a pour mission d'enlever les ravins de la Dame et de la Couleuvre, puis de reprendre le Fort de Douaumont avec les autres régiments de la 38ème Division. Malgré un épais brouillard, il atteint ses objectifs en moins de quatre heures, surprenant l'ennemi et faisant plus de 1500 prisonniers ! Octave s'est illustré à cette occasion. Il est cité à l'ordre du régiment : « Zouave très brave et de beaucoup de sang froid. Est un bon exemple pour ses camarades, s'est notamment distingué pendant les journées des 24 et 25 octobre 1916 alors que sa compagnie se portait à l'assaut »...

 

S'ensuit une nouvelle période de repos à Tronville, du 2 novembre au 11 décembre. Puis les zouaves du 4ème sont engagés une dernière fois dans la bataille de Verdun qui s'achève. On les retrouve le 15 décembre, avançant rapidement vers la route de Louvemont et la ferme des Chambrettes. Malheureusement, le front du régiment s'est trop vite élargi et présente maintenant des liaisons faibles sur lesquelles les Allemands vont faire pression au cours des trois jours suivants. Le gel qui fait alors son apparition n'arrange rien. Les nuits sont terribles. Le régiment d'Octave doit reculer. Le 19 décembre 1916, quand il est enfin relevé et rassemblé à Verdun, il a perdu 75 % de ses effectifs !

 

Après une période de repos et de reconstitution, à Tréveray et Saint-Joire, le 4ème R.M.Z. quitte définitivement la Meuse où il était arrivé neuf mois plus tôt. Le 15 janvier 1917, il prend la direction du Chemin des Dames par voie de terre. Malgré le froid et le verglas qui l'accompagnent, il arrive le 3 février près de La Ferté-sous-Jouarre. Il cantonne à Luzancy et Reuil-en-Brie. Manoeuvres et entraînement à la guerre de mouvement l'occupent jusqu'au début mars, puis vient le temps de la préparation et de l'équipement du futur front d'attaque.

 

Le 12 avril, le régiment, rassemblé à Fismes, est passé en revue par le général Mangin. L'attaque qui devait avoir lieu le 16, avec le régiment d'Octave en soutien, échoue dès les premières heures. On reste sur les positions antérieures et nos zouaves remontent en ligne du 18 au 25 avril dans le sous secteur du Monument d'Hurtebise où ils repoussent brillamment une attaque ennemie. S'ensuit un mois de repos, à Révillon et au Mont-Notre-Dame.

 

Le 4ème R.M.Z. remonte encore deux fois en ligne au cours du printemps et de l'été autour de Cerny-en-Laonnois : du 20 mai au 5 juin, puis du 2 au 10 juillet. A cette date, il est envoyé au repos à Château-Thierry pour « recevoir et amalgamer des renforts, renouveler l'habillement et l'équipement ». Faisant désormais figure de régiment d'élite, il va être préparé pendant trois mois, de manière rigoureuse et originale, à un objectif unique prévu pour l'automne : s'emparer du Fort de La Malmaison et opérer une percée profonde sur le front du Chemin des Dames !

 

Cette longue préparation commence par une période d'entraînement poussé « en pays libéré », à Lagny près Noyon, de la fin juillet à la fin août. On profite de l'existence d'anciennes tranchées pour effectuer un « travail sur le vif » au plus près des conditions réelles. Pendant cette première phase, le 9 août 1917, Octave est promu zouave de première classe... ou caporal : les archives se contredisent sur ce point. Le 18, le général Pétain passe toute la 38ème Division d'Infanterie en revue ; Octave l'a-t-il seulement aperçu ?

 

La préparation du 4ème Zouaves se poursuit par une reconnaissance de son futur terrain d'attaque : du 7 au 17 septembre, il est en position devant la ferme des Bovettes et le Panthéon face au Fort de La Malmaison. La troisième et dernière phase de cette minutieuse préparation se déroule à Grand-Rozoy du 17 septembre au 16 octobre. Pendant un mois, Octave et ses camarades vont s'entraîner sur un terrain reconstitué, semblable en tous points à celui de l'attaque ! Ces « répétitions» ont pour but de développer les automatismes et de trouver des solutions à toute éventualité. Chaque semaine, le terrain et les exercices sont actualisés à l'aide de nouvelles photos aériennes de la zone d'attaque ! On organise même une visite du Fort de Condé dont le plan et les dimensions sont identiques à celui de La Malmaison...

 

Enfin, le 16 octobre, c'est le départ en camion vers Chassemy. Le 19, une préparation d'artillerie de quatre jours commence tandis que nos zouaves montent en ligne. A 0 heure, le 23, ils sont en position dans les parallèles de départ. L'attaque est déclenchée à 5h15. Trois quarts d'heure plus tard le Fort de La Malmaison est déjà pris ! Le 3ème bataillon, celui d'Octave, y prend position pendant que le 4ème poursuivra la progression pendant trois jours, réussissant une percée de trois kilomètres !

 

Mais Octave n'en saura rien... Il a été « tué à l'ennemi » peu après la prise du fort, au petit matin du 23. Il est cité à l'ordre de la brigade en ces termes : « Zouave d'un remarquable courage et d'un grand cœur. Le 23 octobre 1917, après s'être distingué à l'assaut du Fort de La Malmaison, a trouvé une mort glorieuse en organisant sous un feu violent d'artillerie le terrain conquis »...

 

Octave Lhomelet sera décoré de la Médaille Militaire à titre posthume en 1920. D'abord inhumée au cimetière militaire provisoire de Jouy, sa dépouille sera transférée le 11 décembre 1923 à la Nécropole Nationale de Vauxbuin, près de Soissons, carré B tombe 451...

 

Au lendemain de la guerre, les parents d'Octave vivent toujours aux Basses Haies en compagnie de leur fils Charles rentré définitivement le 10 août 1919, après 7 années passées sous les drapeaux ! Il épouse Marie Jeanne Pineau, de Vezins, en janvier 1920. Bientôt la jeune femme attend un enfant. Mais cette « éclaircie » dans la vie des Lhomelet sera de courte durée. Un an après son mariage, Charles fait une attaque qui le laisse hémiplégique et aphasique. Difficile de ne pas voir là les séquelles des trois blessures par éclats d'obus qui lui avaient valu la Croix de Guerre avec étoile d'argent... Lourdement handicapé, le frère d'Octave meurt le 26 mars 1921 laissant une veuve et une orpheline, Charlotte, née la même année...

Mis en ligne le 10 juin 2016

 

 

 

 

 

 

 

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