Le Chevrolin "Mort pour la France" en 1919

(© P. AMELINE Toute reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteur)

 

 

                              1919                              

            75 - Henri DOUAUD

 

 

75 / 75   Henri DOUAUD, le matelot de La Gloire

 

 

 

Henri François Auguste Douaud est né au bourg de La Chevrolière le 28 septembre 1898. Fils d'Henri, menuisier, et d'Anne Eléonore Douaud1, couturière, il est l'aîné de sept enfants. Après lui sont nés successivement René en 1900, Marie en 1903, Denise en 1904, Evelina en 1906, Jeanne en 1909 et François en 1913.

 

Une fois ses études primaires terminées, il suit le sillon ouvert par son père et apprend à son tour à manier la scie et le rabot. En effet, le grand-père d'Henri, pêcheur de Passay, s'était noyé en 1876 et son fils2 avait choisi une tout autre voie. Quand la guerre éclate, Henri, qui n'a pas encore 16 ans, travaille déjà avec lui. Ce dernier est rappelé en novembre 1914 mais d'abord « classé services auxiliaires pour pouce surnuméraire à la main droite », il est bientôt « renvoyé dans ses foyers », le 27 mars 1915, comme « père de sept enfants ».

 

La famille Douaud pense alors être à l'abri d'une guerre qui sera finie bien avant que l'aîné soit en âge d'y aller. Malheureusement les faits vont ruiner cet espoir... Henri et ses camarades de la classe 1918 sont appelés par anticipation en 1917. D'abord « ajourné pour faiblesse », Henri obtient un sursis jusqu'à l'année suivante. Mais le 4 mars 1918, lorsqu'il repasse devant le conseil de révision en compagnie de la classe 1919, notre Chevrolin est « classé bon pour le service armé »...

 

Le 22 avril 1918, Henri reçoit sa feuille de route pour le Deuxième Dépôt des Equipages de la Flotte. Deux jours plus tard il arrive à Brest où il est incorporé comme matelot de 3ème classe. Après une formation de base à la « cayenne » de Recouvrance, Henri est affecté à l'équipage du croiseur-cuirassé La Gloire alors au mouillage à New-York. Notre « apprenti marin » rejoint son bord après avoir traversé l'Atlantique, sans doute en juin ou juillet, sur l'un des nombreux bâtiments qui escortent alors les transports de troupes américains.

 

Image illustrative de l'article Gloire (croiseur, 1900)

La Gloire, 139m de long, 36 canons de différents calibres, 2 lance-torpilles (Photo © Wikipédia : Clerc-Rampal, G. — The University of Washington Libraries).

 

Le croiseur La Gloire fait en effet partie de la Division Navale de l'Atlantique. Depuis l'année précédente, il est détaché auprès de la Cruiser and Transport Force américaine avec deux autres bâtiments français, le Marseillaise et le Dupetit-Thouars3 pour sécuriser les convois alors incessants vers la « Vieille Europe ». Au moment où Henri est inscrit au rôle de son équipage, fort de 615 hommes, La Gloire n'a plus qu'une activité limitée à la suite d'une collision survenue le 1er mai avec un paquebot, dans le port de New-York ; immobilisé durant les travaux de réparation, le croiseur commence seulement à reprendre la mer.

 

Il est amarré sur l'Hudson, entre Staten Island et Brooklyn. C'est là qu'Henri Douaud, qui a intégré l'équipe des « matelots charpentiers », reviendra régulièrement au cours des sept mois suivants. C'est là aussi qu'il apprendra la signature de l'Armistice et le retour de la paix. Après de nombreux essais de navigation en haute mer, au large de New-York, entre août et décembre, dont le plus long le conduit jusqu'aux Bermudes, notre croiseur-cuirassé appareille le 11 décembre 1918 pour un périple qui doit être l'occasion de nombreux exercices de « tirs de réglage et d'efficacité ».

 

La Gloire prend alors la direction des Caraïbes. Nous ne savons pas comment Henri a perçu cette navigation qui n'avait, pour lui et ses camarades, sans doute rien d'une croisière... Ils sont à San Juan de Porto Rico le 16 décembre, à Port-au-Prince, en Haïti, le 22, à Kingston, Jamaïque, le 27, à La Havane, le 30 ! Après une semaine entière passée à Cuba et une escale de cinq jours à Charleston, La Gloire est de retour à New-York le 15 janvier 1919.

 

S'ensuit une longue période à quai pendant laquelle Henri et ses camarades vont de corvées en « permissions à terre » et de branlebas en « service ordinaire au mouillage », de jour comme de nuit. La Gloire appareille enfin le 21 mars 1919 à destination de la France. La traversée s'effectue en dix jours malgré un « temps à grains » fréquent sur l'Atlantique Nord en cette saison. Malheureusement, Henri n'aura pas le loisir de rêver longtemps à la permission qui lui est promise au terme de cette traversée puisqu'il tombe brutalement malade peu après le départ...

 

Le 30 mars à 11h20, l'officier de quart consigne dans le journal de bord : « Reconnu Créac'h puis le Stiff et la Jument ». Des parages de Ouessant au coffre 5 du port de Brest, La Gloire mettra encore un peu plus de 24h. C'est le 31 que notre croiseur-cuirassé sera enfin « à poste à 16h05 ». Le même jour Henri quitte son hamac pour l'un des lits de l'Hôpital Maritime, sans doute à l'annexe du Patronage Saint Louis, rue Lannouron. Deux jours plus tard, le 2 avril 1919, malgré les soins qu'on lui a prodigués, le matelot-charpentier Henri Douaud s'éteint « à 4h du soir » de « congestion pulmonaire et méningo-encéphalique » sans doute d'origine grippale...

 

Quand on apprend sa mort à La Chevrolière, la vie normale reprend à peine son cours. La guerre est terminée depuis cinq mois mais le poids des absences se fait toujours douloureusement sentir. Les Douaud ont encore leurs trois derniers enfants à la maison : Evelina qui a maintenant 13 ans, Jeanne qui en a 10 et François qui en a 6. En juin 1929, les parents d'Henri, déclaré Mort pour la France,4 se voient notifier une pension annuelle de 400 Francs ainsi que le paiement des arrérages.

 

Ce revenu d'appoint ne sera pas superflu maintenant que leur fille Denise, jeune veuve d'Edmond Barillère, est revenue vivre chez eux avec sa fille Louise. François, quant à lui, s'apprête à remplacer son frère aîné pour succéder à leur père à la tête de l'atelier familial. Ce sera chose faite à la mort de ce dernier, en 1937. D'ailleurs, les anciens Chevrolins se souviennent encore de ce menuisier du bourg, François Douaud dit Menu, qui a exercé parmi eux jusque dans les années 1970.

 

 

 

1 Elle apparaît sous le prénom de Jeanne sur les actes de naissance de ses enfants.

2 Henri Douaud père était le demi-frère du célèbre Arsène Corbeau, fondateur du syndicat des pêcheurs, mort lui aussi noyé en 1912...

3 Coulé peu après l'embarquement d'Henri, le 7 août 1918, par le sous-marin allemand U-62.

4 La date limite de l'attribution de la mention Mort pour la France, pour la Première Guerre mondiale, a été fixée au 24 octobre 1919.

 

Mis en ligne le 27 février 2018

 

 

(© P. AMELINE Toute reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteur)

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