Georges, le jardinier (2)

 

 

(© P. AMELINE Toute reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteur)

 

 

Lorsque la guerre éclate le 3 août 1914, la plupart des hommes de la famille Freuchet se retrouvent mobilisés. Georges, qui a déjà 34 ans, est rappelé le 21 août. Il laisse femme et enfants à La Bessardais et rejoint Nantes le jour même. Malgré un âge qui le lui permettrait, il n'a pas la « chance » d'être incorporé dans l'infanterie territoriale, moins exposée. Il est en effet affecté au 265ème Régiment d'Infanterie, régiment de réserve de la garnison nantaise.

 

Le 2 octobre, Georges quitte la caserne Cambronne pour monter au front. Il fait partie d'un renfort de 1000 hommes qui arrive à Attichy, dans l'Oise, deux jours plus tard. Versé au 6ème bataillon et à la 24ème compagnie, il participe avec ses camarades au creusement de tranchées et à l'aménagement d'une ligne de repli autour de Bitry, à mi-chemin entre Compiègne et Soissons.

 

Commence alors pour le régiment de Georges une longue période de 8 mois, pendant laquelle, alors qu'il s'est « enterré » sur place, l'expression « guerre de position » va prendre pour lui tout son sens : « Là, c'est toujours le même cycle : de première ligne en réserve, de réserve en deuxième ligne, de deuxième ligne en première, pénible va-et-vient par les chemins boueux et les nuits ténébreuses et pénible séjour aux tranchées » écrira, après-guerre, le commandant du Plessis de Grenédan.

En dehors d'un détachement de cinquante hommes envoyés garder le pont de bateaux de Jaulzy, sur l'Aisne, tous les soldats du 265ème vont subir tant bien que mal la monotonie et la promiscuité de la vie de tranchée, menacés non seulement par l'ennemi d'en face en cette fin d'année 1914, mais aussi par la fièvre typhoïde qui fait alors des ravages !

 

En janvier 1915, Georges* et son régiment sont mis au repos. Entre le 6 et le 8, tous les soldats reçoivent une première injection du vaccin anti-typhique. Mieux vaut tard que jamais. Georges ignore qu'à la même date, en effet, un de ses cousins, François Freuchet du 93ème R.I., est déjà atteint par la typhoïde dont il mourra un mois plus tard à l'hôpital de Tulle...

 

Dans les jours suivants, les bataillons doivent faire, alternativement, « des marches d’entraînement de 18 kilomètres » ainsi que « des travaux d'amélioration ». Georges et ses camarades profitent même d'une nouveauté, à la fin du mois : « des bains douches ayant été organisés, deux compagnies profitent [à tour de rôle, entre le 28 et le 31 janvier], de cette nouvelle mesure d'hygiène »...

 

Le 1er février, le 265ème remonte en ligne et relève les Vannetais du 316ème R.I., toujours dans le même secteur de Saint Pierre-lès-Bitry. Rien de notable ne se passe avant le 6 juin, date à laquelle le 265ème participe comme « second élément d'assaut » à la bataille de Quennevières. Sous une chaleur écrasante, Georges et ses camarades remportent là un brillant succès qu'il leur faudra ensuite défendre pied à pied au prix de nombreuses pertes. Au moment de la relève, le 16 juin, le tiers des effectifs du régiment a été mis hors de combat...

 

 

Pendant les dix mois qui suivent, le régiment Rose* reste autour de la forêt de Laigue, alternant les périodes en ligne dans les secteurs de Tracy-le-Mont, du Bois Saint Mard, de Bailly ou encore de Moulin-sous-Touvent, et les périodes de repos, d'instruction ou de manœuvre, vers Pierrefonds ou Estrée-Saint Denis. A quel moment et par quelle lettre, Georges, qui a déjà vu tant de ses camarades tomber autour de lui, apprendra-t-il la mort d'un deuxième cousin, Emile Freuchet, du 3ème R.I.C., « disparu » sur le champ de bataille, en Champagne, le 25 septembre ?

 

A partir de la mi-avril 1916, le 265ème quitte le département de l'Oise, où il a combattu depuis septembre 1914, pour faire lentement mouvement vers la Somme où il prend position le 1er juin. Une grande offensive franco-britannique s'y prépare. Cette bataille de la Somme, qui sera l'une des plus meurtrières de la Grande Guerre, et qui doit faire pendant à la bataille de Verdun, est déclenchée le 1er juillet 1916. A cette date, Georges ne sait pas encore que quatre jours plus tôt, le 27 juin, son plus jeune frère, Emile, dont il était si proche, y a été tué lors de l'attaque de Fleury-sous-Douaumont*...

 

Le 265ème a pour mission, en ce 1er juillet, de reprendre à l'ennemi le village de Fay. L'objectif sera atteint au prix de lourdes pertes. Les deux jours suivants, après avoir réduit les barrages qui devaient protéger le repli des Allemands, le 265ème poursuit sa progression et fait sa jonction avec le 264ème. En trois jours, les troupes françaises ont avancé de 6 kilomètres et se trouvent maintenant aux abords de Belloy-en-Santerre. Georges et son régiment sont alors relevés et envoyés au repos à Vauvillers où ils vont rester du 4 au 13 juillet.

 

Le 14, ils remontent « en secteur » et prennent position, le 19, dans le village d'Estrées, que l'ennemi n'a « cédé [les jours précédents] qu'après une opiniâtre défense ». Du 20 au 26 juillet, le régiment Rose doit résister à une « contre-offensive violente » et à un « lourd bombardement » des Allemands qui « s'accrochent avec une persistance farouche à la lisière sud du village ». Quand le 265ème est relevé, au soir du 26, 21 officiers et 786 hommes de troupe ont été mis hors de combat. Quant au village, il est « entièrement incendié et détruit »...

 

Georges et ses camarades vont alors en cantonnement de repos à Chuignes où des renforts disparates, composés de vieux territoriaux, de réservistes et de « bleus » de la classe 1916, les rejoignent. Le 4 août, à 22 heures, le régiment Rose remonte au front pour relever les Normands du 224ème, dans le secteur ouest d'Estrées-Deniécourt où l'intensité des combats a maintenant faibli. Il y restera jusqu'au 26. Après un bref cantonnement de repos autour de Breteuil, il remonte en ligne sur le même secteur pour participer à une attaque courte mais beaucoup plus meurtrière entre le 4 et le 6 septembre.

 

Le 8, le 265ème R.I. quitte définitivement la Somme par Esclainvilliers et Breteuil pour être mis au repos au sud de Compiègne. Du 12 au 26 septembre, le 6ème bataillon, celui de Georges, va cantonner à Morienval. Après avoir reçu quelques renforts et refait ses forces, il remonte, à une vingtaine de kilomètres de là, dans un secteur alors calme de la vallée de l'Aisne, le secteur sud de Vingré. C'est là que, le 20 novembre, Georges est distingué comme « soldat de première classe ».

 

Le 1er décembre 1916, le régiment est relevé et envoyé au nord de Compiègne, dans le secteur de Thiescourt, où Georges et ses camarades vont, pendant tout l'hiver 1916-1917, s'échiner à des travaux défensifs de grande ampleur avec, en particulier, la pose d'immenses réseaux de fils de fer. Mais ces travaux, souvent faits et refaits plusieurs fois à cause des intempéries, seront-ils seulement utiles ?...

 

(A SUIVRE)

 

Mis en ligne le 23 février 2019

 

 

 

 

 

 

Notes :

 

*Georges fait partie des brancardiers de son régiment, fonction qui n'est pas sans risque et qui lui vaudra, comme on le verra plus loin, deux citations à l'ordre du régiment.

En effet, en dehors des nombreux brancardiers des Sections d'Infirmiers Militaires qui acheminaient les blessés vers les ambulances de l'arrière, chaque régiment d'infanterie avaient, parmi ses soldats, quelques brancardiers attitrés chargés de ramener les blessés du champ de bataille...

 

*Au cours de la bataille de Quennevières, en juin 1915, le général Nivelle, qui commande la division dont fait partie le 265ème, limoge le lieutenant-colonel Jouinot qui le commande pour le remplacer par un homme à poigne de l'Armée d'Afrique, le commandant Rose, qui restera à la tête du régiment jusqu'à l'Armistice : c'est à lui que le 265ème devra, par la suite, son curieux surnom de « régiment Rose »...

 

* Emile Freuchet, sergent au 241ème R.I., est porté disparu le 27 juin 1916 à la suite de l'attaque de Fleury-sous-Douaumont, dont l'échec est essentiellement dû à la défaillance meurtrière de l'artillerie française. Voici un extrait éloquent de ce qu'on lit à ce sujet dans le journal régimentaire : « [La] cause unique de [cet] échec est l'insuffisance de la préparation de l'artillerie sur le village : les officiers d'infanterie qui en furent témoins la déclarent nulle. Le peu de gain réalisé le matin n'a pu être maintenu : c'est notre artillerie plus que la contre-attaque allemande de 14 heures qui nous chasse de notre ligne avancée en achevant de décimer les compagnies qui l'occupent [...]Personne ne préside au réglage du tir. C'est en vain que sont allumées des séries de fusées vertes, que l'allongement du tir est demandé par téléphone, par signaux optiques. Rien n'y fait : c'est à désespérer. »

 

 

Sources :

 

Mémoire familiale et archives privées de Madame Elisabeth Ouairy-Bliguet, arrière-petite-fille de Georges Freuchet.

 

Journal des Marches et Opérations du 265ème Régiment d'Infanterie (sur le site Mémoire des Hommes).

 

Le Régiment Rose, Commandant du Plessis de Grenédan, Editions Payot, Paris, 1920.

 

Journal des Marches et Opérations du 241ème Régiment d'Infanterie (sur le site Mémoire des Hommes).

 

 


 

 

 

 

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