Georges, le jardinier (4)

 

(© P. AMELINE Toute reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteur)

Cette courte période de détente et d'exercices s'achève le 7 janvier 1918. Le bataillon de Georges va cantonner à Vregny, le 8, où il se livre pendant plusieurs jours à des exercices de tir et de lancement de grenades. « Dans la nuit du 15 au 16 janvier, le régiment relève les unités du 219ème dans le sous secteur de Vaudesson. La relève est contrariée par le mauvais temps : pluie et dégel » : pendant tout le mois, Georges et ses compagnons vont en effet passer le plus clair de leur temps à remettre en état tranchées et boyaux que le dégel fragilise de tous côtés, sous la menace régulière des obus et le survol quasi quotidien des avions ennemis. Le 28, par exemple, on note dans le journal du régiment : « nombreux vols de reconnaissance et de réglage malgré le brouillard. De 20 à 22 heures, de nombreux avions (10 à 12) franchissent nos lignes pour aller bombarder la zone arrière (Soissons) »...

 

Georges a-t-il croisé, le 1er février, l'explorateur Amundsen, celui-là même qui fut le premier à atteindre le pôle Sud six ans plus tôt, venu visiter le sous secteur en compagnie d'un officier de l'U.S. Navy ? En tout cas, il n'en a rien dit. Pour le 265ème, février puis mars vont défiler dans la même routine et sur les mêmes positions ; seul fait notable, la multiplication des attaques au gaz dont la plus grave, celle des 16 et 17 mars, entraîne l'évacuation de 94 hommes ! Dans la nuit du 31 mars au 1er avril, le bataillon de Georges glisse vers le secteur de Vauxaillon, quelques kilomètres plus à l'ouest.

 

Pendant les mois d'avril et de mai, Georges et son régiment tiennent la rive sud du canal de l'Oise à l'Aisne, parallèle à la rivière Ailette. Cette zone marécageuse est propice aux incursions des patrouilles allemandes et les soldats du 265ème sont chargés de les prévenir, de les refouler ou, mieux, de les surprendre pour faire des prisonniers et obtenir ainsi des renseignements sur les positions et les intentions ennemies. Mais la tension faiblit peu à peu sur le secteur de Vauxaillon et le mois de mai se montre particulièrement calme. Trop calme sans doute, puisque les Allemands déclenchent le 27 mai à 1 heure du matin une attaque de grande envergure qui surprend, bouscule et déborde nos Poilus. La bataille de l'Aisne vient de commencer !

 

Malgré une résistance acharnée qui vaudra plus tard la fourragère verte et rouge au 265ème, Georges et ses camarades sont contraints de se replier sur une quarantaine de kilomètres. Ils échappent de peu à l'étau allemand franchissent l'Aisne à Pernant et se regroupent, le 30 mai, à Montgobert près de la nouvelle ligne de front. Le bataillon de Georges a subi de fortes pertes... Placé en réserve à Oigny et à Dambleux, le régiment creuse des tranchées et aménage des défenses au cas où l'avancée allemande se poursuivrait. Heureusement, le 7 juin, cette inquiétante progression est arrêtée, et, le 12, le 265ème embarque à Betz, dans l'Oise, pour une destination inconnue.

 

Après 28 heures de train, nos soldats se retrouvent en Lorraine et débarquent de leurs quatre trains à Gerbéviller, village martyr en 1914. Après quelques petites journées de marche, le 265ème R.I. relève dans la nuit du 17 au 18 juin une partie des unités américaines du secteur de Baccarat et s'amalgame avec les autres. C'est ainsi que le bataillon de Georges prend position dans le sous-secteur de Badonviller aux côtés de Sammies des 307th et 308th Infantry pour la plupart originaires de New-York.

 

Le 24 juin, au petit matin, les soldats mêlés des deux armées alliées subissent une violente attaque d'artillerie, avec « obus toxiques » et, quelques heures plus tard, un puissant assaut, à l'est de Badonviller, qui causera de nombreuses pertes des deux côtés. Cette épreuve renforce la solidarité entre Français et Américains : « L'entente est parfaite entre les soldats des deux armées. On fraternise dans le service où tout s'exécute en commun, gardes, patrouilles, travaux, corvées […] On fraternise hors du service, le bidon en main, surtout », lira-t-on plus tard dans l'Historique du régiment. Georges et ses camarades ont droit à un ordinaire amélioré lors des fêtes nationales des 4 et 14 juillet célébrées aussi par « des toasts amicaux et des libations copieuses »...

 

« Il n'est de si bonne compagnie qui ne se quitte » et, le 16 juillet, le 265ème remonte vers Lunéville et le secteur de Fréménil. L'endroit est calme et le no man's land beaucoup plus large. On en profite pour augmenter le taux de permissions à 13 %. Le régiment nantais passera une bonne partie de l'été sur ces positions sans subir beaucoup de pertes. Le 6 septembre, il est relevé et, de Rambervillers, gagne la Champagne en « camions automobiles ». Deux semaines d'exercices et de repos sont au programme pour se préparer à de nouveaux combats ; le bataillon de Georges les passera à Montmorency-Beaufort, dans l'Aube.

 

Le 23 septembre, le 265ème entame une série de marches de nuit qui doivent le conduire sur la ligne de front et lui permettre de participer à l'offensive générale et décisive de l'automne 1918. La Cheppe, Suippes, Souain, Georges et ses camarades traversent la Champagne bouleversée et ensanglantée par les innombrables combats qu'on y a livrés depuis quatre ans. D'abord en réserve, le 265ème monte en première ligne, à Sommepy, dans la nuit du 28 au 29 septembre. Georges et son bataillon sont positionnés sur la ligne de chemin de fer, au sud du village. L'artillerie ennemie empêche toute progression et après trois jours de tentatives infructueuses, le Régiment Rose est relevé par un régiment de Marines américains.

 

Du 2 au 11 octobre, le 265ème progresse lentement, plus à l'ouest, vers Sainte Marie-à-Py puis Saint Pierre-à-Arnes, en livrant des combats difficiles et indécis contre une armée qui commence à battre en retraite. Georges s'illustre au cours de ces terribles journées, au point d'être distingué par une citation à l'ordre du régiment : « Brancardier du plus grand mérite, a assuré dans des conditions difficiles et sous un bombardement violent l'évacuation des blessés du bataillon dans les journées des 8, 9, 10 octobre 1918 ».

 

Après avoir été relevé le 12 et après avoir profité de quelques jours de repos au camp de Châlons, le 265ème se porte à Saulces-Champenoises, dans les Ardennes, le 21 octobre. En effet, en quelques jours, la retraite des Allemands s'est accélérée et la ligne de front s'est déplacée d'une douzaine de kilomètres vers le nord. Toutefois, le 25 octobre, Georges et ses camarades vont devoir livrer une dernière bataille : « A l'est de Rethel, une opération bien conduite nous a permis d'enlever le village d'Ambly-Fleury entre le canal et l'Aisne malgré une défense opiniâtre des Allemands. Nous avons fait [105] prisonniers dont [6] officiers ».

 

Ce dernier fait d'armes du Régiment Rose, qui finira la guerre en réserve de division, est à nouveau pour Georges l'occasion de se faire remarquer et d'être cité, une seconde fois, à l'ordre du régiment dans ces termes : « A assuré avec le plus grand dévouement pendant toute la journée du 25 octobre 1918 l'évacuation des blessés malgré les difficultés et sous un bombardements très violent ». Ces citations vaudront au soldat de première classe Georges Freuchet d'être décoré de la Croix de Guerre.

 

Au cours des derniers jours de la guerre, le 265ème R.I. se contentera de suivre la progression victorieuse des régiments combattants. Georges et ses camarades sont à Amagne le 6 novembre, à Mazerny le 7... Quand l'Armistice entre en vigueur, le 11 novembre 1918 à 11 heures, ils se trouvent à Villers-sur-le-Mont, une douzaine de kilomètres au sud de Charleville-Mézières. Armistice ne signifie pas démobilisation immédiate et le 265ème va poursuivre sa progression vers les frontières. Il est à Dom-le-Mesnil du 13 au 17 novembre, puis, par Carignan, franchit la frontière belge le 18, traverse les Ardennes belges par Florenville, Habay-la-Vieille, entre au Luxembourg, à Martelange, le 23.

 

Le régiment remonte vers le nord du Luxembourg où il va rester tout un mois, du 24 novembre au 26 décembre. Georges et son bataillon sont à Pintsch quand ils reçoivent l'ordre de repartir vers la France. Ils y rentrent le 30 et cantonnent à Haucourt, près de Longwy. Le régiment reçoit alors une mission de douane, surveillance des frontières et contrôle des identités, jusqu'à sa dissolution, le 15 février. Au cours de cette dernière période, nombre de soldats du 265ème vont progressivement quitter la Lorraine pour rejoindre la caserne Cambronne de Nantes et y attendre leur démobilisation. Ce sera chose faite pour Georges le 23 février 1919, jour où il rejoint enfin sa femme et ses filles au château de La Bessardais, en Bouée.

 

Cependant, à La Chevrolière, les parents de Georges, qui s'étaient vu attribuer en 1916 le diplôme de « La plus grande France par la plus grande famille » pour avoir eu simultanément sept fils ou gendres sous les drapeaux*, n'auront malheureusement pas qu'Emile à pleurer. En effet, en mars 1919, ils apprennent la mort de leur fille Clémentine, probable « victime collatérale », bien que tardive, de la Grande Guerre**...

 

Deux autres femmes de la famille Freuchet se seront illustrées pendant la guerre, pour des raisons heureusement moins tragiques. Il s'agit de Similienne Freuchet, épouse de Jean-Baptiste et donc belle-sœur de Georges, et de Marie Freuchet, sa sœur aînée. La première au Plessis et la seconde à L'Aubrais ont admirablement remplacé les hommes partis à la guerre en fournissant un travail agricole « digne d'éloges »  au point de se voir décerner un diplôme d'honneur par la Société d'Agriculture de Loire-Inférieure***.

 

A SUIVRE

 

 

Mis en ligne le 1er mai 2019

 

 

Notes :

 

*: Si l'on considère, maintenant, non plus seulement les fils et gendres de Jean-Baptiste et Jeanne Freuchet, mais la famille élargie à leurs neveux, ce n'est plus sept mais onze hommes mobilisés qu'il faut compter ! Sur ces onze Poilus, quatre sont Morts pour la France. Outre Emile, leur fils, ils ont perdu trois neveux : François (1877-1915), un autre Emile (1886-1915) et Eugène (1884-1918). Voir leurs biographies sur Ceux du Monument (n° 15, 30, 73).

 

**: Devenue religieuse sous le nom de Sœur Isabelle bien avant 1914, cette « Sœur Blanche », missionnaire de Notre Dame d'Afrique, était en service à l'Hôpital Militaire de Biskra, en Algérie, lorsqu'elle a été tuée, le 5 mars 1919, à l'âge de 36 ans, par un malade atteint de folie. Il y a fort à parier que les troubles mentaux de ce tirailleur sénégalais n'étaient pas sans lien avec les « horreurs de la guerre » dont il revenait...

 

***: On peut lire, à propos de La Chevrolière, dans Un département breton pendant la guerre, sous la plume d'Emile Gabory : « Il ne resta que 99 hectares en friches, et cela, grâce au courage des habitants de la commune. Les femmes des mobilisés travaillèrent avec une énergie digne d'éloges. Trois d'entre elles se virent décerner un diplôme d'honneur par la société d'agriculture de la Loire-Inférieure : Mmes Similienne Freuchet, du Plessis, Marie Freuchet, de l'Aubrais, Anne Marie Barillère, de la Bourionnerie. »

 

 

Sources :

 

Journal des Marches et Opérations du 265ème R.I. (sur le site Mémoire des Hommes).

 

Le Régiment Rose, Commandant du Plessis de Grenédan, Paris, 1920.

 

Un département breton pendant la guerre, Emile Gabory, Nantes, 1923.

 

La preuve du sang, Paris, Bonne Presse, 1925.

 

Voix d'Afrique, n°118, mars 2018.

 

 

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