LES CHEVROLINS MORTS POUR LA FRANCE EN 1918

 

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                                1918                           

                  59 - Emile PADIOU   60 - Stanislas TEMPLIER   61 - René MORICEAU

                  62 - Emmanuel BACHELIER    62bis - Constant PADIOU

                  63 - François BRUNETEAU   64 - Christophe BOUCHAUD

                  65 - Léopold FREUCHET   66 - Donatien GUILET   67 - Ambroise JOSNIN

                  68 - Ludovic VISONNEAU   69 - Jean Baptiste CORMERAIS

             

 

 

 

59 / 75   Emile PADIOU, dans l'hiver alsacien

 

 

 

Emile François Padiou naît le 17 mai 1884 à La Chaussée. Il est le troisième d'une fratrie de huit enfants issus du mariage d'Armand Padiou, « jardinier », avec Anna Guihéneuf, une « étrangère » native de Missillac. Pour une raison que nous ignorons, le père d'Anna, Yves Guihéneuf, charpentier de son état, et son frère, François, « comptable, domicilié à Nantes, quai de Versailles » se trouvent à La Chevrolière le jour de la délivrance et sont invités à signer l'acte de naissance du petit Emile. Une fille, Anne Marie, née en 1880 et un garçon, Armand, né en 1881, l'ont précédé. Il sera bientôt suivi par trois autres sœurs, Adélaïde, en 1885, Joséphine, en 1887, Angèle, en 1888, puis par deux autres frères, Henri, en 1890 et Gustave, en 1891.

 

Comme on le sait, les Padiou sont nombreux dans la commune au tournant du XXème siècle et il est nécessaire de resituer Emile par rapport à ceux dont nous avons déjà parlé. En fait, notre Emile est le cousin germain de Louis et d'Auguste Padiou, pères respectifs de Louis (4/75), pour le premier, et de Georges (57/75) et Constant (62bis/75), pour le second. Les autres, Emmanuel (11/75), Paul (6/75) et Auguste (41/75), semblent être des cousins beaucoup plus éloignés.

 

En 1895, la famille est affectée par le décès du petit Henri, alors âgé de 5 ans. Quelques années plus tard, Emile est peut-être placé comme domestique agricole, à moins qu'il ne soit déjà employé à Nantes puisqu'il y est domicilié au moment de passer devant le conseil de révision, en 1904. En tout cas, il y effectue son service militaire, au 65ème Régiment d'Infanterie, d'octobre 1905 à septembre 1907. Peu après sa libération, il quitte La Chevrolière pour Saint Nazaire où il se fait embaucher comme « jardinier » au Grand Collège de la rue Villès-Martin. Il y reste trois ans. C'est à cette époque qu'il rencontre une jeune femme de Pornichet, Marie Léonie Chaignard, qu'il épouse le 9 septembre 1911.

 

Le jeune couple quitte alors Saint Nazaire pour le Morbihan. On les retrouve à Moustoir-Ac, près de Locminé, où naît leur fille, Emilie, en avril 1912. Mais dès l'automne suivant, les Padiou déménagent à nouveau pour Saint Martin des Champs, dans la Manche, où Emile est engagé par le comte du Cor de Duprat... Il est difficile de deviner les raisons de ces déplacements rapprochés qui vont finalement ramener toute la petite famille à La Chevrolière vers la fin de 1913.

 

Dans l'intervalle, son frère aîné, Armand, charron de formation, a définitivement quitté La Chevrolière pour Vertou, d'abord, puis pour Nantes où on le retrouve dans le quartier Saint Clément puis rue Haudaudine1. Gustave, le plus jeune, est parti lui aussi, comme cocher, à Saint Nazaire. Emile est le seul des trois frères que la guerre surprendra à La Chevrolière... Agé de 30 ans, il est rappelé dès le 3 août 1914 au régiment qui l'a formé.

 

Emile Padiou combat dans les rangs du 6.5 jusqu'à la fin février 1917. Il est sur tous les champs de bataille où paraît le régiment nantais : les Ardennes belges, la Marne, la Somme, l'Artois, la Champagne, Verdun... Le 28 février 1917, pour des raisons inconnues, le soldat Padiou passe au 9ème Bataillon de Marche du 111ème R.I. avant d'être réorienté, dès le 23 mars, au 15ème Régiment d'Infanterie, 3ème bataillon, 10ème compagnie. Pendant que ses compagnons du 65ème R.I. prennent la direction du Chemin des Dames, il rejoint son nouveau régiment à Ville-sur-Cousances, situé à une quinzaine de kilomètres à l'ouest de Verdun.

 

La 32ème Division d'Infanterie à laquelle il appartient reste en arrière du front, occupée à différents travaux de défense et de soutien, jusqu'au 12 avril, date à laquelle le 15ème R.I. remonte en ligne au « quartier Huguenot », sur le plateau de Pommerieux, entre Esnes et Avocourt. Après avoir tenu ces positions sous les tirs réguliers de l'artillerie allemande, le régiment d'Emile est relevé le 23 juin et envoyé au repos à Brachay, près de Wassy, dans la Haute Marne.

 

Le 25 juillet, il remonte vers le front et stationne au camp des Clairs Chênes avant d'aller effectuer des travaux pour le compte de la 63ème division aux Bois Bourrus et au Bois Bouchet où une centaine d'hommes sont « intoxiqués par les gaz » début août. Le 5, le régiment se replie à Ippécourt. Le bataillon d'Emile remonte en ligne le 24 août dans le secteur du Mort-Homme où il doit faire face à une « grande activité de l'aviation et de l'artillerie » ennemies et se livrer régulièrement à des patrouilles nocturnes.

 

Le 3 octobre 1917, le 15ème R.I. quitte définitivement le théâtre d'opération de Verdun. Pendant que son régiment prend la direction de la Haute-Saône, Emile bénéficie d'une permission qui lui permet de passer quelques jours à La Chevrolière et d'y retrouver, pour la dernière fois, sa femme et sa fille de 5 ans... Il réintègre ensuite son bataillon à Montjustin, près de Vesoul. Ce cantonnement de repos dure jusqu'au 27 octobre. Empruntant alors la trouée de Belfort, le 15ème R.I. fait mouvement, « par voie de terre » vers Chavannes-sur-l'Etang, dans le Haut-Rhin où il effectue des travaux de défense et d'entretien jusqu'au 14 décembre. Emile et son régiment sont alors appelés à rejoindre le front des Vosges et le secteur du Violu : « le trajet est pénible à cause du froid intense »...

 

Le 23, ils arrivent à Corcieux, au dessus de Saint Dié ; le 3ème bataillon cantonne à Ruxurieux. Le jour de Noël 1917, ils doivent rejoindre leurs positions de combat mais « le départ primitivement fixé à 8h est retardé en raison de la rigueur de la température. La soupe est mangé avant le départ. La marche est rendue très pénible par la neige tombée en grande abondance pendant la nuit et par le verglas ». Heureusement, le secteur est calme...

 

Le 14 janvier 1918, le régiment d'Emile est relevé et reprend la direction du Territoire de Belfort appelé alors, depuis l'annexion de l'Alsace-Lorraine, "arrondissement subsistant du Haut-Rhin". Il cantonne à Rougemont-le-Château avant de monter en ligne, le 3 février, près de Roderen et de Michelbach sur le front du Sundgau. Le 14, Emile et son bataillon sont relevés et vont cantonner à Bourbach-le-Bas. Dans la nuit du 22 au 23 février, dès 1h30, ils font mouvement vers la ligne de front pour participer à l'attaque programmée du village d'Aspach-le-Bas qu'il s'agit de reprendre à l'ennemi. Malheureusement, des tirs d'artillerie aussi soutenus qu'imprévus retardent l'attaque et des survols de l'aviation allemande éventent la manœuvre. L'attaque n'est déclenchée qu'à 15h45...

 

Voici ce qu'en dit le journal du régiment : « Malgré l'élan des troupes, leur volonté d'atteindre les objectifs et de remplir leur mission, la progression est enrayée partout par des feux puissants de mitrailleuses. Devant l'impossibilité de progresser, les deux chefs de bataillon prennent alors [il est 17h] la décision d'attendre la nuit accrochés au terrain, pour rentrer dans nos lignes. Le mouvement de repli s'effectue à la faveur de l'obscurité […] La rentrée de tous les éléments dans nos lignes a été longue en raison du grand nombre de blessés à transporter, de la longueur du trajet, de la marche difficile dans les terrains où l'on enfonçait jusqu'au genou et où il fallait huit hommes par brancard, de l'étendue de la zone à fouiller ; tout le possible a été fait dans cet ordre d'idée, malheureusement tous les corps des tués n'ont pu être ramenés...»

 

De fait, c'est là, au pied des Vosges, qu'Emile Padiou disparaît, comme 33 autres soldats de son régiment, au cours de cette funeste journée du 23 février 1918... Comme son corps n'a pas été retrouvé et qu'il subsiste une chance, certes très mince, qu'il ait été fait prisonnier, c'est un avis de disparition que le 15ème R.I. adresse au maire de La Chevrolière dans le courant du mois de mars. On ne sait pas comment Marie Léonie, alors enceinte de cinq mois, reçoit la nouvelle...

Nourrit-elle encore quelque espoir lorsqu'elle accouche d'un fils le 1er juillet ? Prénommé Emile2, bien sûr, l'enfant est déclaré à la mairie par sa tante, Anne Marie, « à défaut du père » dont on est toujours sans nouvelles...

 

Au lendemain de la guerre, on retrouve la veuve et les deux enfants d'Emile à La Chaussée. Marie Léonie s'y déclare « journalière ». Le 22 novembre 1921 tombe le jugement entérinant la mort de son mari à la date de sa disparition... Quelques années plus tard, vers 1927, elle se remariera avec Ludovic Douaud, « facteur des Postes », qui, gravement blessé à la bataille de la Marne, est rentré dès 1915 avec un bras paralysé. De ce second mariage naîtra Jeanne Douaud, en 1929.

 

 

1: Il disparaîtra dans la Meuse, en 1915, et son nom sera gravé sur les Tables Mémoriales de la ville de Nantes.

2: Emile Padiou fils décédera en 1942, à l'âge de 23 ans.

 

 

Mis en ligne le 16 septembre 2016

 

 

 

 

 

60 / 75   Stanislas TEMPLIER, le tonnelier de Tréjet

 

 

 

Stanislas Jean Marie Templier voit le jour à Tréjet le 15 août 1881. Il est le quatrième et dernier enfant d'un couple de cultivateurs, Jean Templier et Marie Quillaud, qui ont déjà perdu deux fils en bas-âge en 1877 et 1879. Seule subsiste, aux côtés du nouveau-né, Marie Reine, sa sœur, née en 1878. Vers l'âge de 14 ans, celle-ci quitte la maison paternelle et devient domestique chez Pierre Bachelier à La Landaiserie.

 

Peu après, autour de 1895, les Templier prennent sous leur toit une nièce âgée de 9 ans, Célestine. C'est sans doute à cette époque que Stanislas commence à partager son temps entre le travail agricole sur la petite exploitation familiale et l'apprentissage du métier de tonnelier. Ils sont alors six sur la commune à manier la « colombe » et la batissoire mais on peut penser que c'est vraisemblablement à Tréjet même, chez Auguste Corbineau, que Stanislas apprend à fabriquer les futailles.

 

Au printemps 1900, Stanislas perd sa mère puis voit son père, dès l'hiver suivant, se remarier avec Philomène Coeslier, de La Michellerie. Pour lui, est arrivé le temps de la conscription et du passage devant le conseil de révision qui l'exempte, au printemps 1901, pour « myopie et faiblesse de tempérament ». Il quitte alors la maison de son père mais reste à Tréjet où il s'installe à son compte. A bientôt 25 ans, le 30 avril 1906, Stanislas épouse Marie Joséphine Ferré, fille d'un cultivateur de La Rairie, à Pont-Saint-Martin. Le jeune couple s'installe alors au bourg de La Chevrolière où naît bientôt leur premier enfant, Raymond, en 1909. Les affaires de Stanislas vont bien. Il a même assez de travail pour embaucher un « ouvrier cerclier », François Jolly, originaire du Cellier.

 

Quand la guerre éclate, l'existence de l'atelier ne semble pas remise en cause ; Stanislas et son ouvrier n'ont-ils pas été, l'un et l'autre, exemptés du service militaire ? Comment pourraient-ils être mobilisés ? Malheureusement, on sait que l'espoir d'une guerre rapide fait long feu et que l'été puis l'automne 1914 sont particulièrement meurtriers. Contre toute attente, Stanislas est reclassé « Bon service armé » par le conseil de révision du 14 décembre 1914, tout comme venait de l'être son ouvrier la semaine précédente...

 

Deux mois plus tard, en février 1915, la tonnellerie ferme ses portes. Alors que Stanislas vient juste de perdre son père, les deux hommes sont appelés à deux jours d'intervalle, François Jolly au 147ème R.I., replié à Saint Nazaire, et son patron, le 24 février, au 2ème Régiment d'Infanterie Coloniale. Stanislas doit quitter La Chevrolière, y laisser son épouse enceinte de sept mois et son fils de 5 ans pour rejoindre Brest dès le lendemain....

 

Très vite, les cadres de la compagnie d'instruction s'aperçoivent que la très mauvaise vue de notre Chevrolin ne leur permettra jamais d'en faire un combattant. Un mois et demi après son arrivée à Brest, Stanislas est réformé par une commission spéciale pour « insuffisance d'acuité visuelle » et deux jours plus tard, le 15 avril, il est reclassé « service auxiliaire ». Comme une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, il apprend, le 18, que Marie Joséphine vient de lui donner un deuxième fils. Il obtient aussitôt, à la faveur de cet heureux événement, une permission de trois jours qui lui permet de déclarer lui-même la naissance du petit André...

 

Stanislas retourne ensuite à la caserne Fautras de Brest afin d'y rendre son paquetage. Vers la fin avril, il est « renvoyé dans ses foyers, dans l'attente d'une affectation ». Il a la chance de passer le printemps et le début de l'été à La Chevrolière au milieu des siens. Peut-être y apprend-il la mort de son ancien ouvrier, « tué à l'ennemi » le 8 juin, dans la Meuse ? D'ailleurs la guerre le rattrape bientôt. Le 5 août 1915, Stanislas est « rappelé à l'activité » dans les services auxiliaires et affecté à la 11ème Section des Commis et Ouvriers militaires d'Administration, à Nantes.

 

Il existait alors 21 sections de C.O.A., une par région militaire et corps d'armée. Chargés, avec les Escadrons du Train des Equipages Militaires, de l'intendance, du ravitaillement en vivres et en munitions, leurs fonctions étaient multiples et s'exerçaient aussi bien à l'Arrière qu'au contact du Front. A la différence des unités combattantes, les sections des C.O.A. ne pouvaient pas tenir de « journal » étant donné la diversité de leurs missions et la dispersion géographique de leurs éléments. L'absence de ce précieux outil ne nous permettra donc pas de suivre, même de loin, les déplacements et les activités de Stanislas...

 

Nous savons cependant qu'il passe, le 13 novembre 1916, à la 15ème Section de C.O.A. Il quitte alors la région de Nantes où il était depuis plus d'un an et où il avait peut-être pu bénéficier d'occasions plus fréquentes de revoir sa famille, pour celle, très éloignée, de Marseille ! Fait-il alors valoir ses charges de famille pour demander à en être rapproché ? Fait-il jouer quelque relation ? Toujours est-il qu'il est redirigé sur la 5ème Section de C.O.A., basé à Orléans, dès le 21 décembre 1916.

 

Voici ce que dit l'Historique de la 5ème Section des C.O.A., publié après-guerre, à propos de l'unité dans laquelle Stanislas a servi pendant les 15 derniers mois de sa vie : « Dès que les nécessités de la Défense nationale eurent exigé l'accumulation de masses de troupes sur toute l'étendue du front menacé, la lourde tâche de leur procurer tout ce qui était nécessaire à leur entretien s'est dressée aussitôt, impérieuse, devant le service de l'intendance. Drainer les ressources du territoire, [...] les rassembler sur certains points, les diriger ensuite sur l'avant et en assurer la distribution à chacun, tel a été son rôle. A ce rôle, participèrent avec entrain et dévouement les C. O. A. de la 5e section, les uns réunis dans les grands centres d'approvisionnement, les autres dispersés sur les lignes de communication jusqu'au front de combat. »

 

Stanislas et ses camarades étaient affectés à de grands magasins d'approvisionnement installés près de gares importantes, ou bien à des entrepôts, des « parcs de regroupement de bétail », ou encore des « boulangeries de guerre », qui leur étaient rattachés. Ils devaient aussi assurer « l'alimentation des troupes transportées en chemin de fer, soit qu'elles aillent renforcer celles du front ou que, composées de malades et de blessés, elles soient évacuées sur l'intérieur. »

 

Mais au début du mois de mars 1918, dans des circonstances que nous ignorons, Stanislas Templier tombe brusquement malade. Il est immédiatement transporté à l'hôpital complémentaire n°31 aménagé dans l'ancien grand séminaire de la ville de Sens, dans l'Yonne. C'est là qu'il meurt, le 12 mars, à 22h15, d'une « méningite aiguë contractée en service »...

 

Au lendemain de la guerre, la veuve et les deux fils de Stanislas vivent toujours au bourg de La Chevrolière. En février 1922, Marie Joséphine, qui va maintenant sur ses 40 ans, épouse Bénoni Moriceau, « propriétaire viticulteur », et ouvre un salon de coiffure. Quelques années plus tard, en 1926, le malheur la frappe à nouveau : son fils aîné, Raymond, meurt à l'âge de 17 ans. Son fils cadet, André, deviendra quant à lui le garagiste estimé dont les anciens Chevrolins se souviennent encore.

 

Mis en ligne le 7 octobre 2016

 

 

 

 

 

 

61 / 75   René MORICEAU, « disparu devant Noyon »

 

 

 

François René Henri Joseph Moriceau est né à La Freudière le 28 mars 1897. Comme son frère Henri (53/75), déjà évoqué, il suit ses parents cultivateurs à La Planche Bru, où naît leur frère Marcel (1901-1928) au tournant du siècle, puis à La Chaussée avant 1906. A cette date René travaille déjà aux côtés de ses parents pendant qu' Henri apprend le métier de charron chez Léon Douaud.

 

Quand la guerre éclate, la situation de la famille Moriceau, qui avait recueilli entre temps la tante Philomène, « désormais tout à charge », mais qui bénéficiait du soutien régulier d'Henri, devient subitement précaire. Ce dernier est en effet appelé début septembre 1914 au 35ème Régiment d'Artillerie. René, qui a maintenant 17 ans, et Marcel qui en a 13 devront suppléer à l'absence de leur frère aîné.

 

Cette situation est bouleversée quand, à son tour, René, qui n'a pas encore 19 ans, est appelé sous les drapeaux le 7 janvier 1916. Etant donné la tournure qu'a pris la guerre et pour éviter la pénurie d'hommes, la classe 1917 à laquelle il appartient, est appelée par anticipation avec 21 mois d'avance ! Dès le lendemain, René Moriceau est incorporé au dépôt du 93ème Régiment d'Infanterie, à La Roche-sur-Yon.

 

A ce moment de la guerre, la durée de l'instruction des jeunes recrues varie d'un régiment à l'autre en fonction du nombre des pertes subies, mais s'étale, en moyenne, sur quatre à six mois. On peut donc penser, mais sans certitude, que René rejoint le front, ou bien début mai 1916 à Mourmelon où son régiment tient le secteur calme du Vallon, ou bien début juin à Verdun où le 93ème est arrivé le 8...

 

Il y retrouve d'autres Chevrolins et y vit les mêmes misères qui ont pour noms Thiaumont, les Côtes de Meuse, La Laufée, Tavannes, le Fort de Vaux, Damloup, le Bois des Caurrières, Bezonvaux, où tombe Georges Corbineau (50/75) le 20 décembre, la Côte du Poivre... Le 14 février 1917, le régiment de René quitte enfin Verdun pour une période d'instruction et de repos au camp de Mailly, dans l'Aube.

 

Le 11 mars, le 93ème R.I. reçoit l'ordre de faire mouvement vers Meaux, puis le 23 vers Le Chemin des Dames. Enfin, le 29, il remonte en ligne dans le secteur du Banc de Pierre, au nord de Soissons. Le 6 avril, il redescend vers Le Plessier-Huleu et Branges pour une courte période de repos. A partir du 16 avril 1917, René et ses camarades figurent au nombre du million d'hommes engagés sur un front de 40 km dans la monstrueuse et désastreuse « offensive Nivelle » qui sera à l'origine des mutineries que l'on sait. Malgré le catastrophique échec global de cette attaque, le 93ème s'illustre le 23 avril par la prise de l'importante « tranchée de Dresde » et le 5 mai par la capture de 750 prisonniers ! Exténués, René et les survivants du 93ème sont relevés le 10 mai.

 

On les retrouve ensuite au repos, près de Compiègne, puis à Ecouen et Gonesse, près de Paris, et enfin, à partir du 13 juin, à Orvillers-Sorel. C'est sans doute pendant cette période de repos que René apprend la mort de son frère Henri (53/75)... Le 24, le régiment vendéen remonte en ligne devant Saint Quentin, sur la rive gauche de la Somme. Il y reste jusqu'au 1er septembre puis rejoint des cantonnements de repos autour de Monthiers avant de remonter au Chemin des Dames à partir du 24, notamment dans les secteurs de Maison Rouge et de Pargny-Filain.

 

Le 23 novembre 1917, alors que ses compagnons d'armes partent au repos près de Villers-Cotterêts, le soldat Moriceau reçoit l'ordre de rejoindre le 233ème Régiment d'Infanterie, en Flandre. René fait sans doute le voyage avec 206 hommes du 293ème R.I., autre régiment vendéen qui combattait dans le même secteur du Chemin des Dames, et qui vient d'être dissout. Cette réorganisation permet ainsi de « recomplémenter » le 233ème qui a subi des pertes importantes sur le front belge au cours des mois précédents. René et ses nouveaux camarades y reforment ensemble la 13ème compagnie.

 

D'abord mis à la disposition du Génie pour différents travaux d'empierrage et de réfection des routes dans le secteur belge de Woesten, René et son nouveau régiment regagnent la France le 3 décembre. Quittant leurs cantonnements de Bambecque et de Wylder, ils embarquent, le 8, en gare de Bergues pour Lillers, dans le Pas-de-Calais. Du 9 au 29 décembre 1917, René et son régiment vont accomplir, par courtes étapes, dans le froid et, certains jours, dans la neige, une marche de 250 km pour rejoindre Barcy et Marcilly, dans les environs de Meaux. Mis au grand repos, ils vont y rester jusqu'au 18 janvier 1918. A cette date, ils embarquent dans les trains qui vont les conduire à Fismes, entre Soissons et Reims.

 

Dans la nuit du 21 au 22 janvier, le 233ème R.I. remonte au Chemin des Dames, dans le secteur de Craonnelle et de Pontavert, pour y effectuer des travaux de remise en état et de défense. Mais nous ne sommes plus au printemps 1917 ! Le secteur est alors beaucoup plus calme : les tirs d'artillerie sont sporadiques et les pertes très faibles. Le 6 février, René et ses camarades prennent position en première ligne pour y mener les mêmes travaux ; ils y restent jusqu'au 8 mars. Suivra une période de repos et d'instruction d'une quinzaine de jours à Mont-sur-Courville.

 

Le 21 mars 1918, les Allemands, renforcés par les régiments revenus du front russe, lancent la "grande offensive du printemps" en commençant par « l'Opération Michael » qui a pour but de percer le front et de reprendre la guerre de mouvement avant l'arrivée prochaine des Américains. Dans la nuit du 22 au 23 mars, René et son régiment sont mis en alerte et dépêchés par « camions auto » vers Soissons d'abord, puis, dans la nuit du 24 au 25, plus à l'ouest, vers Noyon qui apparaît comme un point faible sur l'axe de pénétration de l'armée allemande.

 

D'abord placé en réserve à Happlincourt, le bataillon de René, le 4ème, reçoit, au milieu de l'après-midi, l'ordre de se porter sur la route de Crisolles, localité qui vient de tomber aux mains des Allemands. René fait partie de la compagnie de tête : « La 13ème Compagnie, marchant en tête du 4ème Bataillon dépasse Poilbarbe vers 18h15 et atteint la ferme des Usages où elle reçoit, à 18h40, l'ordre d'appuyer la contre-attaque ». Mais déjà « à partir de 18h l'attaque ennemie se généralise à l'est comme à l'ouest de la route »...

 

Les soldats du 233ème, comme ceux des autres régiments engagés, sont rapidement pris en étau et débordés par le nombre et la puissance des assaillants. Une débandade générale s'ensuit : « Vers 21h […] le 233ème est plus ou moins disloqué au sud des pentes du Mont Saint Siméon ». Dans ces conditions, les Allemands n'ont pas de mal à s'emparer de Noyon et à rejeter « les débris » des régiments français au delà de l'Oise où ces derniers tenteront, après minuit, de se reformer et d'organiser, tant bien que mal, une nouvelle ligne de défense...

 

Mais, dès ce moment, le soldat Moriceau manque à l'appel. Il est déclaré « disparu », comme 59 de ses camarades, à la date du 25 mars 1918, trois jours avant son vingt et unième anniversaire... Courant avril, la nouvelle arrive à La Chaussée. Les parents de René, qui ont déjà perdu l'aîné de leurs fils l'année précédente, nourrissent-ils encore quelque espoir ? Le temps passe, les laissant dans l'angoisse ou la résignation, jusqu'à la mi-octobre, quand le dépôt du régiment de René, replié à Cognac, adresse un renseignement au maire de La Chevrolière : « Le Ministère de la Guerre nous informe qu'il a reçu une liste officieuse de la Croix Rouge de Genève lui faisant connaître qu'une plaque d'identité portant les inscriptions suivantes : Moriceau F. [le premier prénom de René était François], classe 1917, 13ème Cie du 233ème R.I. […] a été transmise par un feldlazaret au bureau central des successions allemandes, sans autre renseignement »...

 

Comment interpréter cette information ambiguë ? Quelqu'un aura sûrement expliqué aux parents de René que le « feldlazaret » est un hôpital de campagne et qu'avoir transmis sa plaque d'identité à un « bureau des successions » n'augure rien de bon... Pourtant la Croix Rouge ne mentionne pas formellement la mort de leur fils... Et si René n'était pas mort ? L'espoir est mince, mais il existe. Et si René était bien vivant dans un camp de prisonniers quelque part en Allemagne ? Moins d'un mois plus tard, le 11 novembre, les cloches de l'église sonnent à toute volée pour annoncer l'armistice : la guerre est finie... Mais pour les parents de René l'incertitude se prolonge : va-t-il rentrer ? Dans quel état ?

 

Les mois passent, sans aucune nouvelle, jusqu'à ce jour fatal de juillet 1919 où ils reçoivent enfin un avis du dépôt du 233ème R.I.: le soldat René Moriceau est mort des suites de ses blessures dès le 3 avril 1918 à l'ambulance allemande de Saint Quentin. Blessé et abandonné sur le champ de bataille au moment de la retraite précipitée de son régiment, René avait été fait prisonnier par les Allemands, puis avait été transféré à une quarantaine de kilomètres de là, vers l'une de leurs ambulances où il devait mourir neuf jours plus tard...

 

Après la guerre, les parents de René quittent La Chaussée pour L'Angle où ils vivent en compagnie de leur dernier fils, Marcel, maçon chez Amiand puis chez Brochet, entrepreneurs au bourg. Henri Moriceau, le père, qui avait souscrit pour la somme non négligeable de 70 Francs à la construction du Monument aux Morts, s'éteint en 1923. Deux ans plus tard, Marcel quitte L'Angle pour épouser Juliette Boutin, de Passay. Mais le troisième et dernier des frères Moriceau mourra lui-aussi prématurément, en 1928, l'année même de la naissance de son fils unique, Marcel.

 

Mis en ligne le 28 octobre 2016

 

 

 

 

 

 

62 / 75   Emmanuel BACHELIER, le tirailleur de La Michellerie

 

 

 

 

Le 12 novembre 1895 était célébré à La Chevrolière le mariage de Jean-Marie Bachelier, né 25 ans plus tôt au Pas Rivière, en Pont-Saint-Martin, avec Aimée Padiou, âgée de 19 ans, de La Michellerie. Le jeune couple de cultivateurs s'installe au domicile des parents de la mariée où naît bientôt, le 10 septembre 1896, un premier fils, Emmanuel Jean Marie Bachelier.

 

Quelques années plus tard, en 1903, Aimée met au monde un second fils, Joseph, qui ne vivra que 4 mois. Les époux Bachelier n'auront pas d'autre enfant et Emmanuel restera, de fait, « fils unique ». Après le temps de l'école, il rejoint son père et son grand-père pour travailler sur la ferme. Appartenant à la classe 1916, il est appelé par anticipation dès mars 1915 mais il est ajourné pour « faiblesse ».

 

Emmanuel repasse devant le conseil de révision l'année suivante. Il est alors déclaré « bon pour le service armé ». Il est incorporé au 93ème Régiment d'Infanterie, à La Roche-sur-Yon, le 3 septembre 1916. Curieusement, il va rester au dépôt du régiment près d'une année entière avant de monter au front. Nous ignorons les raisons de ce long maintien « à l'Intérieur » ; est-il tombé malade ou a-t-il été blessé pendant son instruction ? A-t-il été affecté à une tâche particulière qui le requérait à la caserne Travot ?

 

C'est seulement en août 1917 qu'Emmanuel reçoit une feuille de route pour le 1er Régiment de Tirailleurs Algériens. Il quitte La Roche-sur-Yon pour rejoindre Hermonville le 17, au nord-ouest de Reims, où son nouveau régiment vient d'être relevé. Notre Chevrolin profite alors d'une longue période de repos, à Passy-Grigny puis à Vandières, pour se familiariser avec l'unité de l'armée d'Afrique à laquelle il vient d'être affecté. Enfin, le 17 septembre 1917, Emmanuel découvre les tranchées et connaît le baptême du feu dans le secteur de Guyencourt.

 

Le 1er R.T.A. restera jusqu'à la fin mars 1918 sur ce segment du front de Champagne, entre Reims et l'extrémité Est du Chemins des Dames, alternant les périodes de combat et les périodes de réserve : « dix jours en première ligne, dix jours en réserve de sous secteur, dix jours en réserve de corps d'armée à la disposition de l'artillerie ou du génie ». Après le secteur de Guyencourt, Emmanuel combattra successivement sur les secteurs proches d'Hermonville en octobre, de Châlons-le-Vergeur début novembre, de Chenay entre novembre et décembre, puis de Champigny entre fin janvier et fin mars. Entre temps il aura goûté aux « cantonnements de repos » de Chavot-Courcourt et de Damery, autour d'Epernay, où le régiment est « reconstitué » à la mi janvier.

 

Le 29 mars 1918, alors qu'il vient d'être relevé et envoyé au repos, le 1er R.T.A. est mis en alerte et immédiatement « enlevé en auto » vers Wavignies, 140 kilomètres plus à l'ouest. En effet, la grande offensive allemande du printemps 1918 fait rage et il s'agit de lui opposer au plus vite les forces capables de la bloquer. Ils arrivent dans l'Oise le 31 mars, au moment même où les Allemands viennent d'être stoppés. Emmanuel et son régiment montent alors à la rencontre de l'ennemi, le 4 avril, par Bonvillers, Bacouël et Roquencourt. L'objectif est double : consolider nos positions et contre-attaquer !

 

Le lendemain, 5 avril, les tirailleurs avancent vers Cantigny et Le Plessier en Grivesnes. C'est là, tout au sud du département de la Somme, qu'ils entrent au contact de l'ennemi et prennent part à ce que l'on va appeler la bataille de l'Avre. Le premier bataillon, auquel appartient Emmanuel, doit prendre d'assaut la ferme de La Folie, tandis que les autres bataillons s'empareront du bois de l'Alval ; l'heure H est fixée à 15 heures.

 

Voici le récit de l'attaque, tel qu'on peut le lire dans le journal régimentaire : « les tirailleurs sortent de la tranchée de départ, la baïonnette haute […] Après une progression lente de 150 à 200 m des vagues d'assaut qui ont, au début, profité d'un moment de surprise de l'ennemi, de nombreuses mitrailleuses allemandes entrent en action. Des rangs entiers sont fauchés. Les vagues continuent à progresser à l'allure indiquée par l'horaire. Mais les pertes causées dans la ligne sont sévères et tant d'officiers sont déjà tombés dès le départ […] que les officiers survivants sont obligés, pour continuer à marcher en avant, de progresser par petits groupes et par bonds successifs, en rampant. Aucune infiltration n'est productive sur ce glacis balayé de toutes parts et littéralement rasé par une nappe de feu ; le médecin-chef du régiment a signalé plusieurs blessés qui ont été touchés alors qu'ils étaient aplatis, le nez collé au sol ; la balle qui les atteints a tracé un sillon sur leur dos […] La progression, même par petits groupes, devient impossible : on tente alors la progression homme par homme. Mais le feu des mitrailleuses allemandes est toujours aussi nourri : tout homme qui se relève est aussitôt pris pour cible […] A 16h30, la progression est entièrement arrêtée [puis, comme pour « finir le travail »,] des avions allemands volent très bas et mitraillent les tirailleurs »...

 

Ce sanglant échec, dont on cherchera plus tard les causes dans une préparation d'artillerie très insuffisante, met, en moins de deux heures, 609 tirailleurs hors de combat ! On dénombre 94 tués, 30 disparus et 485 blessés, dont notre Chevrolin. Emmanuel Bachelier est évacué le lendemain, 6 avril 1918, à l'Hôpital Auxiliaire n°3 de Beauvais installé dans les murs du Collège du Saint-Esprit. Il y meurt, le même jour, « des suites de blessures de guerre »...

 

L'administrateur de l'hôpital, un certain D'Aubigny, cherche alors à prévenir sa famille, dont il ignore l'adresse. Voici la lettre, datée du 7 avril, qu'il adresse au maire de Bouguenais : « Monsieur le Maire, D'une lettre trouvée sur le soldat Bachelier Emmanuel […] il semble résulter qu'il est très connu d'un nommé Clouet Jean-Baptiste à La Basse-Boultière, Bouguenais, Loire-Inférieure. Veuillez faire prévenir par lui sa famille qu'il est arrivé mourant hier dans notre hôpital et qu'il y est décédé quelques instants après, après avoir été administré. L'enterrement aura lieu demain, 8, par nos soins, à Beauvais : il a le numéro 425 des décès de l'Etat-Civil. Veuillez agréer Monsieur le Maire, mes tristes et dévoués sentiments... » Le maire de Bouguenais, Louis Moreau, lui retourne sa lettre le 12 avril avec ces mots : « Renseignements pris auprès de la famille Clouet, il s'agit de Emmanuel Bachelier de La Michellerie, commune de La Chevrolière. Transmis à Monsieur le Maire de cette commune avec prière de prévenir la famille s'il le juge utile. »

 

Jean-Baptiste Clouet, natif de La Chevrolière et marin de son état, se trouvait alors à Paris où il servait comme quartier-maître au dépôt des Equipages de la Flotte. Nous n'avons pas retrouvé l'origine de la relation, sans doute amicale, qu'il entretenait avec notre tirailleur, mais nous savons que la mère de cet homme, Angèle Lhommelet, avait longtemps vécu à La Michellerie avant son mariage et qu'elle y avait forcément connu la mère d'Emmanuel...

 

Les parents Bachelier, qui ont quitté La Michellerie pour La Chaussée, apprendront plus tard, bien piètre consolation, que leur fils unique a été cité à l'ordre du régiment, le 19 avril 1918, en ces termes : «  Tirailleur français, brave et méritant, a été grièvement blessé en montrant à ses camarades le plus bel exemple de courage », et qu'il a été décoré à titre posthume de la Croix de Guerre avec Etoile de Bronze...

 

Mis en ligne le 18 novembre 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

62 bis / 75   Constant PADIOU, le soldat oublié

 

 

 

 

Bien que domicilié à La Chevrolière au moment de sa mobilisation, bien que Mort pour la France dans les conditions que nous allons relater, Constant Padiou ne figure pas sur le Monument aux Morts de notre commune. Cet « oubli », le seul à ma connaissance, reste, pour le moment, inexplicable. Son homonymie partielle avec Emile Padiou (59/75) serait-elle la cause d'une confusion ? Pourtant, les Tables Mémoriales de l'église distinguent bien les deux hommes. Afin d'éviter ce qui serait une nouvelle injustice faite à sa mémoire, j'ai décidé de retracer son parcours en lui attribuant simplement un numéro particulier.

 

Constant Emile Auguste Marie Padiou est né au Planty le 13 novembre 1896. Quatrième et dernier enfant d'Auguste Padiou et de Marie Guilbaud, il est le frère de Georges (57/75) dont nous avons déjà esquissé la biographie. Ce jeune cultivateur n'a pas 19 ans lorsqu'il est appelé par anticipation, le 8 avril 1915. Il quitte la ferme du Planty le lendemain et rejoint Quimper où il est incorporé au 118ème Régiment d'Infanterie.

 

Après y avoir fait ses classes, il passe au 151ème Régiment d'Infanterie le 29 avril 1916 et monte au front à cette même date. Il fait partie du renfort de « quatre sergents, huit caporaux et 119 soldats » du 118ème qui arrivent le 2 mai à Saudrupt où le 151ème, au repos, est en train de se reconstituer après avoir été décimé sur le champ de bataille de Verdun. Le 5 mai le nouveau régiment de Constant remonte en « camions autos » et en train vers le secteur du Mort-Homme où il reprend position, « après la soupe ». Jusqu'au 23 mai, Constant et ses camarades subiront là d'effroyables bombardements, quasi incessants...

 

Après une période de repos à Saudrupt puis à Harmonville dans les Vosges, le 151ème est envoyé sur le front lorrain alors beaucoup plus calme. Du 10 juin au 22 août, le 151ème R.I. occupe le secteur d'Emberménil, au nord-est de Lunéville. Les fusillades et les tirs d'artillerie très sporadiques qu'ils doivent subir pendant cette longue période estivale n'ont plus rien à voir avec l'enfer de Verdun...

 

Le 22 août 1916, alors que le gros de son régiment part au repos à Remenoville, Constant est informé qu'il passe, avec plusieurs dizaines de ses camarades, au 153ème Régiment d'Infanterie. Il prend alors la direction de la Seine-Inférieure où son nouveau régiment, « au grand repos », reçoit de nombreux renforts et se reforme, près de la mer, autour de Tocqueville-sur-Eu. Il est affecté au 2ème bataillon, 6ème compagnie. Ces circonstances particulières permettent à Constant d'obtenir dès septembre une permission assez longue pour pouvoir venir à La Chevrolière et revoir sa famille. Une émouvante photo, dont nous avons déjà parlé, le montre, au Planty, en compagnie de son frère Georges...

 

De « retour au corps », notre Chevrolin suit de longues périodes d'instruction et de manœuvre qui ne prennent fin que le 16 novembre lorsque son régiment monte sur le front de la Somme, dans le secteur de Sailly-Saillisel. En ligne du 23 novembre au 1er décembre 1916, le 153ème souffre autant du froid et de l'humidité que des bombardements pourtant intenses que lui inflige l'artillerie allemande : « état sanitaire médiocre ; beaucoup d'hommes se plaignent de gelure des pieds […] un certain nombre sont évacués », dont Gustave Padioleau, de Saint Philbert, qui combat aux côtés de Constant, à la 6ème compagnie.

 

Une fois relevé, le régiment fait mouvement vers Lorey, en Lorraine, où il arrive le 7 décembre pour une période de repos qui durera jusqu'au 14 janvier 1917. De là, le 153ème embarque, le 15, pour Château-Thierry, puis poursuit son chemin par « voie de terre » vers le front de l'Aisne et les secteurs de Moussy et de Vendresse. A partir du 16 avril, il participe à « l'offensive Nivelle », sur le Chemin des Dames, et occupe, en mai, le secteur de Braye-en-Laonnois malgré un véritable déluge de bombes.

 

Le 2 juin, Constant et son régiment reprennent la direction de la Lorraine et, après trois semaines de repos, vont défendre « la ligne de la Seille », au nord de Nancy, entre Pont-à-Mousson, Nomény et Jeandelaincourt. Ils restent près de sept mois dans ce secteur relativement calme du front lorrain avant d'embarquer, le 11 janvier 1918, pour Verdun. Constant doit sûrement se souvenir que c'est là qu'il a connu son baptême du feu près de deux ans auparavant, en mai 1916, dans l'enfer du Mort Homme...

 

En ce début d'année 1918, même si la « bataille de Verdun » est finie depuis plus d'un an, la situation y reste difficile. Le 153ème, qui vient d'être décoré de la fourragère, va tenir et réaménager le sous-secteur de Mormont-Est entre le 18 janvier et le 30 mars malgré des conditions climatiques déplorables, un terrain bouleversé et une forte activité ennemie. Régulièrement attaqué par « obus toxiques », le régiment de Constant devra évacuer 390 soldats « ypérités » entre le 14 et le 28 mars. Parmi eux se trouve Eugène Padiou1, un soldat philibertin sans lien de parenté avec Constant, mais qui l'avait suivi comme son ombre depuis le jour de leur mobilisation et qui combattait encore dans la même compagnie...

 

Après quelques jours de repos à Laheycourt, le 153ème quitte la Meuse et va embarquer le 19 avril à Givry-en-Argonne. Il prend la direction des Flandres où il arrive le lendemain et cantonne à Stenvoorde et Winneseele. Le 23 avril, Constant et son régiment font mouvement vers la Belgique où ils sont placés en réserve d'armée, au sud de Poperinghe, alors que la troisième bataille des Flandres fait rage depuis déjà deux semaines et que la progression allemande y est inquiétante.

 

Mais laissons plutôt l'officier chargé de la tenue du journal de marches nous raconter les inévitables combats qui vont suivre : « Dans la nuit du 24 au 25 avril, les Allemands s'emparent du Mont Kemmel. Le 25 à 9h l'ordre de se tenir prêt à partir parvient au régiment. Sur un nouvel ordre reçu par téléphone, le régiment se met en marche à 13h […] Le régiment est prêt à s'engager sur la ligne Millekruis-Scherpenberg en soutien du 22ème R.I. (28ème D.I.). Le 153ème est en liaison à gauche avec les Anglais, à droite avec le 156ème. En réserve de division, le 146ème. A 23h, le régiment reçoit un ordre de contre-attaque envisageant la reprise immédiate du Kemmel le lendemain matin à 3h [...]

 

Le régiment s'engage à 3h en direction du Mont Kemmel sur un terrain détrempé qu'il ne connaît pas, dans une obscurité complète. En première ligne à gauche le 1er bataillon, à droite le 2ème, en réserve le 3ème bataillon. Le régiment dépasse la première ligne française et progresse tout d'abord puis vient se heurter à des forces allemandes qui s'avancent en direction de Poperinghe, leurs éléments avancés porteurs de casques français, ce qui dans l'obscurité de la nuit puis dans le brouillard du matin contribue fortement à jeter dans nos rangs le trouble et la confusion.

 

Sur tout le front se livrent des combats acharnés. Nul ne consent à céder le moindre terrain. Finalement, les Allemands étonnés de rencontrer une résistance aussi opiniâtre sont obligés de s'arrêter et de se cramponner au terrain. En face d''eux, nous nous organisons également ... » C'est au cours de ces impitoyables combats rapprochés du 26 avril 1918 que le soldat Constant Padiou trouve la mort, « foudroyé par une grenade » au dire de ses camarades rescapés2.

 

Les « services de comptabilité » des régiments engagés au Mont Kemmel sont complètement débordés par la tâche que représente pour eux l'identification de plusieurs milliers de soldats tués, écrasés sous les bombes et « disparus ». Pendant longtemps on croit Constant « disparu aux combats de Kemmel, présumé prisonnier ». Un avis du 153ème R.I. le prétend encore le 18 février 1919, alors qu'on a pourtant relevé, identifié et inhumé sa dépouille au cimetière de Locre, le 17 décembre 1918... Cette insupportable confusion ne prendra fin qu'en juin 1919 quand un avis officiel le disant « tué à l'ennemi » arrivera enfin au Planty, information qui sera confirmée par jugement en octobre 1920.

 

 

 

 

 

1  Eugène Padiou (1896-1978) : évacué le 20 mars, il réintègrera le régiment le 4 mai.

 

2  Parmi eux, peut-être Constant Perraud, du bourg. De la classe 18, il était arrivé à la 6ème compagnie le 21 mars et a été fait prisonnier au Mont Kemmel le 26 avril.

 

Mis en ligne le 9 décembre 2016

 

 

 

 

 

 

 

63 / 75   François BRUNETEAU, le vicaire

 

 

 

François Bruneteau n'est pas originaire de La Chevrolière mais de Saint Même-le-Tenu. Son grand-père, Julien, y avait repris la ferme de La Corbellerie dans les années 1850. François Honoré Marie Bruneteau est né le 27 janvier 1881, dans cette ferme assez grande pour abriter quinze personnes dont trois domestiques ! Il y passe son enfance en compagnie de ses trois sœurs, Marie, de deux ans son aînée, Thérèse et Joséphine, plus jeunes de quatre et cinq ans, et de ses deux frères, Joseph et Emmanuel, nés en 1888 et 1889. François aura une dernière sœur, Anna, en 1891, mais il la connaîtra peu puisqu'il part la même année en internat.

 

En effet, François ne prendra pas la suite de son père. Se montre-t-il doué pour les études ou animé par une vocation précoce ? Toujours est-il qu'il quitte la ferme familiale en 1891 pour rejoindre ou bien le collège Saint Joseph de Machecoul, ou bien le petit séminaire des Couëts. Une fois ses études secondaires terminées, il entre au grand séminaire de Nantes situé alors rue Saint Donatien (actuelle rue Dufour). Exempté du service militaire pour «cicatrice adhérente au maxillaire gauche », il est ordonné dès juin 1904 par Monseigneur Rouard.

 

Notre jeune prêtre de 23 ans est alors nommé professeur au petit séminaire de Guérande. Mais il n'y reste que deux ans. En effet, la toute récente loi de séparation des Eglises et de l'Etat menace l'existence du petit séminaire et l'Abbé Bruneteau est envoyé comme vicaire à La Grigonnais, auprès du curé Legoff, en octobre 1906, deux mois seulement avant que les bâtiments ne soient mis sous séquestre et que les élèves et leurs professeurs ne soient tous expulsés...

 

Après sept années passées dans le canton de Nozay, François revient au Pays de Retz : le voici nommé vicaire à La Chevrolière en février 1913. Cette nomination doit peut-être quelque chose au nouveau curé ou, au moins, à la providence : Etienne Robin, installé au mois de décembre précédent, est en effet lui aussi originaire de Saint Même ! L'Abbé Bruneteau sera également rejoint sur la commune par l'un de ses frères, Joseph, qui, engagé par le comte de Bellisle, réside à La Freudière à partir de juin 1913.

 

L'Abbé remplit alors les tâches habituellement dévolues aux vicaires comme le catéchisme ou les œuvres paroissiales. A ce titre, il organise, par exemple, une grande fête gymnique qui se déroule à La Chevrolière, "sur la prairie de Villegais", le 20 juin 1913 et qui réunit, outre l'Herbadilla alors en plein essor, la Laetitia de Nantes, les Montagnards et l'Etoile du Lac de Saint Lumine. Il s'occupe aussi de l'ouverture prochaine de l'école libre de garçons (actuelle rue Alfred Lemaître) qui sera inaugurée le 28 septembre. A partir de cette date il est rejoint par l'Abbé Gasnier, un second vicaire fraîchement ordonné, qui assurera la fonction d'instituteur.

 

Quand la guerre éclate, l'Abbé Bruneteau a déjà 33 ans. A peine a-t-il assisté au départ des jeunes gens de la commune qu'il est amené à célébrer des offices à la mémoire de ceux d'entre eux qui sont déjà tombés au Champ d'Honneur... On n'en compte pas moins de 19 quand lui-même reçoit sa feuille de route, le 31 mai 1915, au lendemain de la communion solennelle qu'il a présidée en remplacement du curé. Il rejoint immédiatement la 11ème Section des Infirmiers Militaires à la caserne Bedeau, rue Gambetta, à Nantes, et y passe deux jours avant d'être finalement « renvoyé dans ses foyers » : on l'avait appelé par erreur, les infirmiers de sa classe n'étant pas encore mobilisables.

 

Mais ce sursis est de courte durée et l'Abbé Bruneteau, après avoir passé un été de plus à La Chevrolière, est appelé, pour de bon, le 20 octobre 1915. Il est alors remplacé par un « vicaire temporaire », l'Abbé Richard, qui arrive de Saint Mars de Coutais. Comme plus de la moitié des ecclésiastiques mobilisés pendant la Grande Guerre, François Bruneteau est affecté au service de santé. Il se retrouve infirmier après une courte période de formation au dépôt de la 11ème S.I.M. Envoyé ensuite dans la zone des Armées, il est successivement affecté à plusieurs hôpitaux militaires situés en arrière du front lorrain.

 

Malheureusement, à partir de là, le manque de documents ne nous permet pas de retracer précisément son parcours. On sait seulement qu'il a d'abord servi à l'hôpital complémentaire n°10 de Vittel et plus particulièrement au Pavillon de Cérès, élégante annexe du Grand Hôtel aujourd'hui disparue, qui abrite alors 240 lits. Plus tard, on le retrouvera à Contrexéville puis à Toul...

 

Pendant deux ans et demi, le soldat-infirmier Bruneteau soigne les blessés de guerre et accompagne les mourants sans qu'on puisse dire précisément où ni dans quelles conditions. On ne retrouve sa trace qu'au printemps 1918 quand il est lui même admis à l'hôpital complémentaire n°58 de Legé.

 

Y a-t-il été transféré après être tombé malade dans une « formation sanitaire » de la zone des Armées ? Ou bien servait-il déjà dans cet hôpital de 120 lits, dont on sait qu'il recueillait des soldats tuberculeux depuis mars 1916, avant d'être lui-même contaminé ? En tout cas, c'est là, dans l'ancien couvent des Visitandines, qui deviendra petit séminaire dans l'entre-deux-guerres, qu'il meurt, le 13 juin 1918, des « suites de maladie contractée au service »...

 

N'ayant pas été inhumée dans le carré militaire du cimetière de Legé, on peut supposer que sa dépouille a été ramenée à Saint Même, à la demande de sa famille. Le nom de François Bruneteau ne figure d'ailleurs pas seulement sur le Monument aux Morts de La Chevrolière mais aussi sur celui de sa commune natale, juste au-dessous du nom de son plus jeune frère, Emmanuel, tué dans l'Aisne à deux mois d'intervalle...

 

Une dizaine d'années après sa mort, le hasard a voulu qu'un lointain parent de l'Abbé s'installe au bourg de La Chevrolière et y devienne une figure connue et estimée. En effet, en 1928, un arrière-petit-neveu de son grand-père, Hippolyte Bruneteau, compagnon forgeron, viendra s'y marier1 et s'y établir à l'issue de son tour de France.

 

 

 

 

 

1: Il épouse Madeleine Courjeaudin dont le père, décédé en 1915, tenait déjà forge et café aux 33 et 46 Grand'Rue. Plus tard leurs activités se diversifieront : pompe à essence, mécanique agricole, cycles, électro-ménager...

 

Mis en ligne le 30 décembre 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

64 / 75   Christophe BOUCHAUD, « brave entre tous »

 

 

 

 

Le lendemain de la mort du soldat-infirmier Bruneteau, à l'hôpital de Legé, tombait au front le caporal Bouchaud âgé de 24 ans. Comme lui, Christophe Julien Marie Bouchaud était un Chevrolin d'adoption. Né à La Brenière, sur la commune de Montbert, le 28 janvier 1894, il avait suivi ses parents, cultivateurs, au Bignon, vers 1900, puis à La Freudière, au printemps 1913, en compagnie de son frère aîné, Louis (32/75), dont nous avons déjà retracé le parcours.

 

Appartenant à la classe 14, le jeune homme est appelé sous les drapeaux un mois après son frère, le 7 septembre 1914. Il quitte alors La Freudière pour la caserne Tharreau, à Cholet, où il est incorporé au 77ème Régiment d'Infanterie. Après une formation militaire de base, les 248 jeunes recrues dont il fait partie, et parmi lesquels se trouvent plusieurs autres Chevrolins comme Clément Biton du Plessis (16/75), rejoignent le front belge dès le début décembre.

 

Le 77ème, qui vient de participer à la bataille des Flandres, tient désormais des positions défensives autour de la ville d'Ypres. C'est là, sous la pluie ou sous la neige, que le soldat Bouchaud découvre la vie en première ligne, dans des tranchées boueuses, où la maladie et les gelures sont autant à craindre que les balles et les grenades provenant de tranchées ennemies parfois toutes proches.

 

Pendant l'hiver 1914-1915, les sorties se succèdent dans les secteurs de la « Butte aux Anglais » ou du château d'Herenthage pour prendre ou reprendre telle ou telle tranchée occupée par les Allemands. Ces attaques, souvent vaines, se soldent à chaque fois par nombre de tués et de blessés... Vers la fin février, Christophe se trouve-t-il loin de Clément Biton, quand celui-ci, mortellement touché, est évacué du champ de bataille ?

 

Un mois plus tard, le 23 mars 1915, la veille du jour où le 77ème allait enfin être relevé sur ses positions de Zillebeck pour se rendre au repos autour de Doullens, dans la Somme, Christophe a la « malchance » d'être blessé par balle au bras droit. Après quelques semaines de soins, il rejoint ses camarades sur leurs cantonnements de repos. Est-il de retour pour la « fête du régiment », le dimanche 18 avril, au cours de laquelle on joue au « foot-ball » et on assiste à un concert en présence des officiers supérieurs de la 18ème Division d'Infanterie ?

 

Fin avril, le régiment de Christophe revient une dernière fois sur le front des Flandres. Il prend position « le long du canal de l'Yser, à 1200 m à l'Est du pont des péniches ». En mai, il glisse vers le Sud et participe à la bataille d'Artois entre Béthune et Arras. Il a mission d'appuyer l'avancée réalisée par la Division Marocaine. Mais l'attaque de la cote 140, le 16 juin, se conclut par un échec cuisant et la mise hors de combat de 780 hommes...

 

Le 2 juillet 1915, le 77ème est mis au repos à Verchin. A l'occasion de la Fête Nationale, Christophe et ses camarades se voient gratifiés d'un spectacle haut en couleur : « un carrousel donné par la cavalerie indienne de l'armée britannique » ! Après une assez longue période de réserve ponctuée de manœuvres, de travaux divers et d'une fameuse revue passée le 23 août par le Président de la République et le Roi des Belges, le régiment choletais remonte en première ligne début septembre dans le secteur d'Agny-Sud.

 

A partir du 15 septembre, Christophe et son régiment participent, en deuxième ligne, à une attaque générale sur le front d'Artois dont le seul but est de faire diversion à la grande offensive qui se déroule simultanément en Champagne. Pendant que Christophe combat en Artois, son frère, Louis, est engagé en Champagne. Le 29 septembre, pendant que le premier est relevé, le second tombe au Champ d'Honneur...

 

De la mi octobre 1915 au début janvier 1916, le 77ème R.I. est affecté au secteur Nord de Loos-en-Gohelle en liaison avec des unités anglaises. En février, il occupe le secteur du Bois en Hache puis, début mars part « au grand repos » autour de Berck-Plage. Mais la guerre n'est pas finie et le 13 avril le 77ème embarque à Breteuil-Ville dans les trains qui le conduisent vers l'Est. Notre régiment débarque en gare de Valmy, puis, par voie de terre, rejoint Verdun. Il prend position le 28 avril 1916 dans le secteur du Bois Camard, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de la ville.

 

Cette période de courte durée, à proximité de la sinistre cote 304, est marquée par de « violents bombardements d'obus de gros calibre » et des assauts répétés de l'infanterie allemande. Dès le 11 mai, le régiment de Christophe est relevé et envoyé à l'arrière, à Lisle-en-Rigault. De là, il repart vers la Champagne et prend position dans le secteur de la Butte de Souain, le 2 juin. Quand le 77ème sera relevé, le 29 août, par un régiment d'infanterie coloniale, l'officier de détail résumera ce long séjour dans ces termes : « Durant le séjour dans le secteur de la Butte de Souain, le calme [a permis] de poursuivre de façon intensive l'instruction des spécialistes : grenadiers, fusiliers mitrailleurs, canons de 37, signaleurs... »

 

Le 77ème prend alors la direction d'Arcis-sur-Aube et va, pendant trois semaines, accomplir exercices et manœuvres à Breban puis au camp de Mailly. On s'y exerce en particulier au maniement d'une nouvelle arme légère, le fusil mitrailleur Chauchat, dont le régiment vient d'être doté. Le 21 septembre, le régiment du soldat Bouchaud embarque pour l'Oise puis monte par étapes vers la Somme. Il prend position le 8 octobre 1916 dans le secteur très actif de Sailly-Saillissel où il mène de rudes combats. Il ne s'agit plus seulement de prendre la tranchée d'en face mais, souvent, une multitude de trous d'obus difficilement repérables occupés par des mitrailleurs isolés dans ce qui avait été le no man's land... Le 77ème, qui a subi des pertes sévères, est relevé le 20 octobre. Exténués, Christophe et ses camarades sont mis au repos à Aubigny jusqu'au 3 novembre. Ils remonteront dans le même secteur avant de glisser en décembre vers celui de Bouchavesnes.

 

Le 16 janvier 1917, ils sont relevés par un régiment de la Garde écossaise et prennent la direction, début février, des camps de Champagne où ils vont passer la fin d'un hiver bien rigoureux comme le montre ce passage de l'Historique du régiment publié après guerre : « Le 3 février 1917 […] le régiment s'embarque à Leuilly par une température de 18° au-dessous de zéro ! Le pinard était gelé ! C'est tout dire ! […] Débarquement dans la Marne à Cuperly pour aller cantonner à Saint Etienne du Temple […] Le froid est intense et le bois fait défaut. Aussi les hommes se résignent à faire, la nuit, du pas de gymnastique pour se réchauffer »...

 

Fin février, Christophe et ses camarades sont requis pour des travaux sur la route d'Auberive à Mourmelon et entrent alors en contact avec la division russe qui tient le secteur. Puis, pendant un mois, de retour au camp de Mailly, le régiment enchaîne les manœuvres mettant en avant « l'idée d'offensive, en insistant sur la liaison des différentes armes et le maintien du contact avec l'ennemi ».

 

A partir du 8 avril 1917, le 77ème monte vers le nord et s'agrège au mouvement de concentration qui précède « l'offensive Nivelle » déclenchée le 16. Il y participe, en deuxième ligne, dans le secteur de Ventelay. Relativement épargné, il remonte vers le Chemin des Dames, en mai, au sud de Craonne, dans le secteur du Bois des Couleuvres et du Bois de Beau-Marais. Le régiment du soldat Bouchaud mène deux puissantes attaques les 22 et 24 mai : il prend à l'ennemi trois lignes de tranchées, fait 180 prisonniers et progresse de 300 mètres...

 

Après des cantonnements de repos à Coulonges-en-Tardenois puis à Fismes, le 77ème remonte en juillet dans le secteur de Craonne, sur les plateaux des Casemates et de Californie, où il subit les assauts de la Garde impériale armée de lance-flammes... Les combats et les bombardements occasionnent des pertes élevées. En août, le régiment est relevé et envoyé en Lorraine où des missions moins dangereuses l'attendent.

 

La plupart des hommes sont d'abord employés à des tâches forestières ou à des travaux agricoles autour de Toul et de Nancy jusqu'à la mi-septembre. Ensuite, le régiment prend la direction de Marson-sur-Barboure, dans la Meuse, où il est chargé de l'instruction de troupes américaines qui viennent d'arriver. Pendant l'automne, le 77ème remonte en ligne dans le secteur très calme de la forêt de Parroy en intégrant une compagnie américaine dans chacun de ses bataillons. Il est relevé fin décembre et prend alors la direction de Chalvraines, en Haute-Marne, où il poursuit pendant tout l'hiver l'instruction de la 2ème D.I. américaine. Christophe fait-il partie de l'un des détachements de 28 hommes sélectionnés dans chaque compagnie du 77ème pour accomplir cette mission ?

 

Les 31 mars et 1er avril 1918, le régiment choletais embarque en gare de Charmes et reprend la direction du champ de bataille. Il débarque dans l'Oise le lendemain et, après avoir cantonné à Catillon, monte vers la Somme. Il arrive à Grattepanche, au sud d'Amiens, le 12 avril et reçoit les instructions pour une attaque prévue le 18 sur le Bois de Sénécat. Des combats acharnés qui durent de 5h à 15h permettent au 77ème de s'en emparer et de faire 400 prisonniers. Il continue ensuite d'occuper le secteur de Rouvrel où Christophe est promu caporal le 1er mai.

 

Le 25, son régiment, déjà touché par la grippe dont l'épidémie commence, prend la direction de Gournay-sur-Aronde, dans l'Oise où il arrive le 4 juin. Les 9 et 10 juin, le 77ème s'illustre à nouveau dans la défense du village et du château de Lataule. Puis, dans les jours qui suivent, il est repositionné à l'Est de Gournay. Le 14 juin 1918, alors que « la journée et la nuit sont employées aux rectifications de lignes et à assurer les liaisons, à droite avec le 32ème R.I. dans le Bois du Grand Cheval et à gauche avec le 45ème Bataillon de Chasseurs à Pied », le caporal Bouchaud est « tué à l'ennemi, à 1200 m au Nord-Est de Gournay»...

 

Celui qui a passé 42 mois sur le front ou dans la zone des Armées, qui a survécu à tant de batailles et de combats, qui a supporté les pires conditions, qui a croisé ou côtoyé des soldats britanniques, russes et américains, est cité à l'ordre de sa brigade le 18 août : « Très belle attitude au feu aux combats des 9 et 10 juin 1918, frappé mortellement le 14 juin 1918 sur une position avancée que venait d'occuper son escouade. Gradé brave entre tous »...

 

Sa mère, Mélanie Bouchaud, apprend la triste nouvelle à la mi-juillet. Elle, qui a perdu ses deux fils et son mari depuis son arrivée à La Chevrolière, cinq ans plus tôt, décide alors de retourner à Montbert, son village natal, et de s'installer au bourg dans le voisinage de sa belle-soeur et de sa nièce. C'est là qu'elle apprendra, en 1920, le transfert de la dépouille de Christophe à la Nécropole Nationale de Remy, puis la double inscription des noms de ses fils, aussi bien sur le Monument aux Morts de La Chevrolière que sur celui de Montbert.

 

Mis en ligne le 20 janvier 2017

 

 

 

 

 

 

 

65 / 75   Léopold FREUCHET, prêtre et infirmier

 

 

 

Eloi Freuchet et Jeanne Guilet se sont mariés en 1877. Installés dans la Grand'Rue et voisins de Pierre Macé, le forgeron, ils vivent de la petite épicerie-mercerie que tient Jeanne et des journées qu'Eloi trouve à faire aux alentours. Trois enfants viennent bientôt animer leur foyer ; deux filles, Donatienne, qui naît en 1878, Joséphine, en 1880, et un garçon, dans l'intervalle, Léopold Eloi François, qui voit le jour le 1er juillet 1879.

 

Malheureusement, ils ne connaîtront pas longtemps leur père qui meurt prématurément, chez ses beaux-parents, à La Bastière, en janvier 1882 : Léopold n'a pas encore trois ans... Jeanne réussira toutefois à élever seule ses trois enfants malgré les faibles revenus de la boutique familiale.

 

Montrant sans doute les prédispositions nécessaires, Léopold quitte sa mère et ses deux sœurs pour le petit séminaire des Couets vers 1881. Se destinant au sacerdoce, il rejoint ensuite le grand séminaire de Nantes où il est tonsuré le 2 mai 1899. En 1900, il passe devant le conseil de révision de Saint Philbert mais l' « étudiant ecclésiastique » est exempté pour « maladie organique du cœur ». Il peut alors poursuivre sa formation au terme de laquelle il est ordonné prêtre par Monseigneur Rouard, le 29 juin 1902.

 

Comme le veut alors la coutume, le jeune abbé se voit d'abord confier des tâches éducatives. « Maître d'étude » à l'Institution Saint Joseph d'Ancenis, pendant l'année scolaire 1902-1903, il est ensuite curieusement envoyé à Dijon comme surveillant à l'Ecole Saint François de Sales. De retour dans le diocèse, Léopold est nommé en paroisse. Le 11 septembre 1904, il est installé vicaire à Sainte-Anne-de-Campbon, appelée aujourd'hui Saint-Anne-sur-Brivet, près de Pontchâteau. Il y restera, aux côtés du curé Jahan, pendant six ans et demi.

 

Le 4 mars 1911, il revient au Pays de Retz et se retrouve vicaire à Frossay. Il dessert toujours cette paroisse des bords de Loire quand la guerre éclate. A 35 ans, il est convoqué devant le conseil de révision qui siège à Saint-Père-en-Retz, le 16 décembre 1914 : il est alors classé « bon service auxiliaire ». Le 22 mars 1915, alors qu'il vient d'apprendre la mort de son cousin germain, François (15/75), dans un hôpital militaire de Tulle, l'Abbé Freuchet est mobilisé et incorporé à la 11ème Section d'Infirmiers Militaires.

 

C'est à la caserne Bedeau, à Nantes, que nous perdons sa trace. Où a-t-il servi ensuite ? Dans quels hôpitaux ou ambulances ? Au Front ou à l'Arrière ? Nous l'ignorons. Les archives sont très laconiques sur son parcours. Elles nous informent toutefois que le soldat Freuchet est passé à la 4ème S.I.M., dont le dépôt se situait au Mans, le 1er octobre 1916. Il semble qu'il ait alors servi dans l'une des nombreuses « formations sanitaires » installées dans la Sarthe.

 

Son classement dans le service auxiliaire est réexaminé, sans doute à sa demande, par la commission de réforme qui siège à Troyes le 7 juillet 1917. Cette commission confirme l'affection dont il souffre mais le maintient en activité trouvant son « endocardite bien compensée ». Léopold continue donc à servir, dans la Sarthe, jusqu'à ce qu'il tombe lui-même gravement malade. Une péritonite, peut-être tuberculeuse, l'emporte en quelques jours. Le soldat Freuchet meurt le 27 juin 1918, à 21h45, à l'hôpital complémentaire n°16, installé dans l'ancien Collège des Jésuites, 2 rue Notre Dame, au Mans.

 

Dès le lendemain, à 10h50, un télégramme arrive à La Chevrolière pour informer la famille de son décès et de la date de son inhumation fixée au « lundi 1er juillet à 8h1/2 ». La mère et les sœurs de Léopold s'y sont-elles rendues ? L'histoire ne le dit pas. Après guerre, elles continuent à vivre de leur petite épicerie-mercerie et de divers travaux de couture. Joséphine meurt en 1920, à peine âgée de quarante ans. Au cours des années suivantes, le nom de Léopold sera gravé sur le Monument aux Morts de La Chevrolière mais aussi sur celui de Frossay où l'ancien vicaire n'a pas été oublié...

 

Mis en ligne le 10 février 2017

 

 

 

 

 

 

 

66 / 75   Donatien GUILET, le tirailleur de La Haie

 

 

 

A l'écart des grands chemins et à plus de trois kilomètres du bourg de La Chevrolière, la ferme de La Haie se situe à l'extrémité sud de la commune. Jean Faustin Guillon la dirige depuis 1859 et l'exploite, à partir de 1885, en compagnie de son gendre, François Guilet, l'époux de sa fille Philomène. Le jeune couple a déjà trois enfants, Louis, né en 1886, Marie, en 1889, François, en 1892, quand naît, le 21 juin 1896, Donatien Joseph Marie Guilet. Un cinquième enfant, Joseph, viendra compléter la fratrie en 1902.

 

Donatien grandit dans une famille élargie à celle de son oncle Théophile et dans une ferme prospère qui ne compte pas moins de quatre « domestiques » ! En 1907, deux événements viennent affecter la vie de Donatien alors âgé de 11 ans : la mort de son grand-père, en juin, puis, en juillet, le mariage précoce de sa sœur avec Antoine Freuchet qui la rejoint sur la ferme familiale.

 

Quand la guerre éclate, Donatien, qui travaille depuis plusieurs années sur l'exploitation, voit ses deux frères aînés partir au front. Il va alors s'efforcer de les remplacer auprès de leur père déjà âgé de 55 ans. Encore cette aide sera-t-elle de courte durée. Donatien est en effet lui-même appelé par anticipation dès le 8 avril 1915. Incorporé au 4ème Régiment de Marche de Zouaves, il quitte La Haie pour le fort de Rosny-sous-Bois où il arrive le surlendemain. Il n'a pas encore 19 ans...

 

Donatien fait ses « classes » au dépôt du 4ème R.M.Z. où il a la chance de rester plus d'un an loin du front et de ses dangers. Il n'est « envoyé aux Armées » que le 30 mai 1916. Il quitte alors la banlieue parisienne pour Verdun et le sinistre secteur de la cote 304. Le 4ème Zouaves fait partie de la 76ème brigade. Or, son « régiment jumeau », le 8ème Régiment de Marche de Tirailleurs majoritairement composé de soldats Tunisiens vient de subir des pertes importantes et demande, le 25 juin 1916, une « affectation de renforts zouaves ». Notre Chevrolin fait partie des 109 zouaves transférés alors au 8ème Tirailleurs.

 

Il remonte en ligne, dans le même secteur, avec son nouveau régiment, du 2 au 20 juillet. Après avoir survécu aux incessants duels d'artillerie qui s'y livrent, Donatien et ses camarades sont relevés. Puis, après deux semaines de repos autour de Villers-le-Sec et de Bettancourt-la-Longue, le 8ème Tirailleurs passe sur la rive droite de la Meuse, occupe le secteur de Souville et prend part aux derniers combats de Fleury-devant-Douaumont entre le 4 et le 21 août 1916.

 

Ensuite, pendant deux mois, le régiment de Donatien va refaire ses forces, d'abord au « grand repos » autour de Nançois-le-Petit puis en se livrant pendant plusieurs semaines à des travaux défensifs et à des entraînements autour de Verdun. Le 22 octobre, le 8ème R.M.T. est à nouveau sur la brèche. Il participe le 24 et dans les jours qui suivent à l'attaque et à la reprise du fort de Douaumont. Après cette action d'éclat, nos tirailleurs repartent au repos à Nançois-le-Petit avant de revenir une dernière fois sur le théâtre d'opération de Verdun, le 11 décembre, avec une nouvelle mission.

 

Il s'agira, cette fois, de desserrer de manière décisive l'étau allemand au nord de Verdun en progressant de Vacherauville vers Bezonvaux. L'objectif est atteint le 15 décembre. Malheureusement, depuis octobre, les intempéries n'ont cessé d'aggraver les conditions de vie et de déplacement des Poilus. Le journal régimentaire en témoigne : « les hommes enfoncent jusqu'aux genoux dans une boue glacée, la neige ne cesse de tomber »...

 

Le 21 décembre 1916, le 8ème Tirailleurs est relevé et envoyé en cantonnement de repos à Demange-aux-Eaux : « l'état sanitaire est médiocre. La troupe est excessivement fatiguée et de nombreux cas de pieds gelés qui n'avaient pu être examinés en secteur de combat obligent à de nouvelles évacuations ». Donatien Guilet figure au nombre de ces évacués « pour pieds de tranchées ».

 

Transféré et soigné dans un hôpital militaire de l'arrière, Donatien échappe à la gangrène, à l'amputation ou à la septicémie qui sont à craindre en pareil cas. Est-il envoyé ensuite dans un « dépôt de convalescents » ou simplement au dépôt de son régiment, à Alès ? Nous l'ignorons. Il est cependant très probable qu'il a bénéficié, une fois rétabli, de la traditionnelle « permission de convalescence » et qu'il a pu, grâce à elle, passer quelque temps à La Chevrolière. En tout cas, il ne réapparaît sur le front que près de six mois plus tard, le 17 juin 1917. Donatien, qui avait quitté ses camarades dans la Meuse, à la fin de la bataille de Verdun, les rejoint au Chemin des Dames. Après une dizaine de jours aux cantonnements de Serval et de Lhuys, il retrouve les tranchées de première ligne dans le secteur de Bourg-et-Comin.

 

Relevé le 8 juillet, le 8ème Tirailleurs part au repos à Villiers-sur-Marne et remonte le 27 dans le secteur d'Aizy et de Jouy où il est employé à des travaux « d'organisation offensive » pendant les mois d'août et septembre. Comment Donatien a-t-il vécu alors les redoutables survols rapportés par le journal de son régiment ? : « C'est alors qu'on vit apparaître journellement dans le secteur et aux mêmes heures un avion ennemi, baptisé par les hommes du nom de « Fantomas » et qui excitait la plus grande curiosité, malgré le danger de son voisinage. L'aviateur descendait, en effet, aussi près que possible des lignes, rasait les routes et les tranchées et, après avoir guetté sa proie, déclenchait un tir de mitrailleuses meurtrier presque à bout portant sur nos tirailleurs »...

 

Le 19 septembre, le 8ème Tirailleurs est relevé et part pour Launoy afin de préparer en trois semaines d'entraînement intensif l'attaque programmée pour la fin octobre et à laquelle sera associé l'ancien régiment de Donatien, le 4ème R.M.Z., déjà en préparation depuis juillet. Au petit matin du 23 octobre 1917, les deux régiments se lancent à l'assaut du Fort de La Malmaison. Les pertes sont lourdes mais l'objectif est rapidement atteint et dépassé ! Tandis que Donatien survit à ces terribles combats, non loin de lui, un autre Chevrolin, le zouave Octave Lhomelet (58/75), y laisse la vie...

 

Relevé le 30 octobre, le 8ème Tirailleurs prend la direction de Bergères-lès-Vertus où son drapeau est décoré d'une troisième palme par le général Pétain le 15 novembre et où il cantonne jusqu'au 12 décembre. Il se rend ensuite au camp de Châlons où il passe l'hiver à effectuer des travaux de défense jusqu'au 25 mars 1918. Le régiment de Donatien est alors alerté pour faire pièce à l'offensive de printemps que les Allemands viennent de lancer et qui progresse dangereusement à l'ouest du front.

 

Immédiatement enlevé en camions automobiles le 26, le 8ème Tirailleurs est déployé à proximité du village d'Orvillers-Sorel, dans l'Oise, qu'il doit d'abord reprendre puis tenir. L'objectif est atteint dès le 28 mars et le 3 avril le régiment est relevé. Il est envoyé au repos dans la Marne et cantonne autour de Mareuil-sur-Ay et de Bisseuil jusqu'à la fin du mois. En mai 1918, de retour dans l'Oise, il effectue des travaux défensifs entre Tracy et Carlepont avant de remonter en ligne le 25 mai dans le secteur de Couarcy puis, après un repli tactique, le 10 juin, dans la forêt de Laigue et sur la rive gauche de l'Oise. Il y restera jusqu'au 12 juillet avant de glisser vers le sud.

 

Le 8ème Tirailleurs fait en effet partie des unités choisies pour lancer, aux côtés des Américains, une contre-offensive d'envergure qu'on appellera plus tard « bataille du Soissonnais». Donatien et son régiment vont d'abord cantonner à Boursonne puis bivouaquer dans la forêt de Villers-Cotterêts avant d'effectuer, le soir du 17, sous la pluie, une pénible marche d'approche qui les amène à la lisière d'où ils s'élanceront le 18 à 5 heures du matin.

 

Le 4ème bataillon, auquel appartient très probablement Donatien, se trouve en deuxième ligne le 18 mais passe en première le 19. Il progresse alors en compagnie d'un groupe de chars d'assaut en direction de Parcy-et-Tigny malgré la vive résistance des Allemands et le feu continuel de leurs mitrailleuses. Le soir venu, le village est pris et nos tirailleurs s'y établissent solidement mais Donatien, lui, manque à l'appel...

 

Disparu au cours de cette journée du 19 juillet 1918, le corps de Donatien Guilet ne sera jamais retrouvé ou, tout du moins, identifié. Comme pour beaucoup d'autres soldats, le doute planera sur son sort pendant plusieurs mois puis, insensiblement, l'espoir des siens s'amenuisera au fil du temps. Selon l'usage, un jugement, rendu en juin 1920, fixera la date de sa mort à la date de sa disparition...

 

Après guerre, à La Haie, la sœur et les trois frères de Donatien, leurs épouses et leurs enfants, poursuivent l'exploitation de la ferme familiale sous la houlette de leurs parents. Cependant François Guilet, le « patriarche », meurt en février 1925 laissant sans doute à Louis, le frère aîné de Donatien, rentré boiteux de la guerre, la direction de la ferme.

 

Mis en ligne le 3 mars 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

67 / 75   Ambroise JOSNIN, « prêtre de guerre »

 

 

 

Né à Passay le 12 avril 1887, Gabriel Ambroise Jean Baptiste Josnin est le quatrième et dernier enfant de François Josnin, marchand de volailles, et de Jeanne Lemerle. Il grandit en compagnie de ses aînés, Marie, née en 1874, François, né en 1878, et Berthe, née en 1881. Après avoir été conseiller municipal puis adjoint, leur père, notable apprécié dans la commune, est élu maire de La Chevrolière au printemps 1892.

 

L'enfance d'Ambroise sera toutefois assombrie par deux deuils dont la brutalité ne manquera pas d'infléchir, sinon de déterminer, la suite de sa jeune existence. Il a 7 ans quand son oncle paternel, alors curé de Fresnay-en-Retz, l'Abbé Jean Baptiste Josnin, disparaît soudainement. Trois ans plus tard, en juillet 1897, le coup est plus rude encore. Cette fois, c'est son père, âgé de 51 ans, qui meurt subitement...

 

Orphelin de père à l'âge de 10 ans, Ambroise quitte Passay à la rentrée suivante pour Nantes et le collège des Frères de la Doctrine Chrétienne situé sur la paroisse Sainte Madeleine. « C'est au cours de cette première année d'internat, dira-t-il, qu'il perçoit l'appel de Dieu1 ». Il poursuit ses études au collège ecclésiastique de la Psallette puis, en 1900, rejoint le petit séminaire de Guérande. Il y rencontre Alcime Bachelier, originaire de Montbert, qui deviendra un de ses amis les plus proches et, après guerre, son biographe.

 

En 1906, peu après le mariage de sa sœur Berthe avec François Lemerle, boulanger de son état, Ambroise Josnin entre au grand séminaire de Nantes, rue Dufour, alors que la tourmente de la séparation de l'Eglise et de l'Etat bat son plein. Il en est d'ailleurs expulsé comme tous les séminaristes et leurs professeurs le 19 décembre 1906 et revient, pendant deux mois, à Passay en attendant que n'ouvrent, en février 1907, des locaux provisoires, rue de Gigant. Ses études reprennent alors un cours normal et Ambroise reçoit la tonsure en juin 1908.

Cependant il sait déjà que sa formation sera à nouveau interrompu par le service militaire. Appartenant à la classe 1907, il devra même effectuer un service armé puisqu'une des lois anticléricales de 1905 abroge une disposition de celle de 1889 qui cantonnait les prêtres et les séminaristes au service de santé. Alors que son départ au régiment se profile pour l'automne, il profite de l'été pour effectuer un pèlerinage privé à Lourdes.

Le 7 octobre 1908, Ambroise Josnin est incorporé au 26ème Régiment d'Infanterie, à la caserne Thiry de Nancy. Ce régiment fait partie de la « Division de Fer » chargée de défendre la frontière issue de la défaite de 1870. Ambroise profite d'ailleurs d'une de ses permissions pour aller, avec plusieurs camarades, sur la « ligne bleue des Vosges » jusqu'au fameux « poteau-frontière » du col de la Schlucht... De la même façon, il parvient à se rendre à Domrémy le 18 avril 1909, jour où Jeanne d'Arc est béatifiée à Rome. En septembre 1910, le hasard des dernières manœuvres auxquelles il participe l'amène à nouveau sur les pas de l'héroïne nationale : il campe alors, avec sa compagnie, sur la colline qui fait face à la basilique !

Libéré en septembre 1910, Ambroise rentre à Nantes et reprend le cours de sa formation. Il revient de temps à autre à La Chevrolière, comme en septembre 1912 à l'occasion du mariage de son frère François. Ordonné prêtre le 29 juin 1913 à la chapelle de la rue Dugommier, il célèbre sa première messe le lendemain, en présence de sa famille, à la chapelle de Nazareth, près du Jardin des Plantes, puis à l'église Sainte Croix, à l'autel de Notre Dame de Bon Secours. Le 29 septembre de la même année, il est affecté à la Collégiale Saint Donatien comme professeur et catéchiste.

 

Malheureusement, cette première année d'enseignement sera pour lui la dernière. Dès la déclaration de guerre, l'Abbé Josnin est mobilisé. Voici le poignant testament qu'il écrit au soir du 2 août 1914: « Demain matin, je pars à la guerre, après avoir célébré peut-être ma dernière messe. Ma bien chère et vénérée Mère, maintenant que la cruelle séparation est accomplie, je me sens presque calme et je pars sans regret. Je bénis la divine Providence qui m'a donné une si bonne mère, une si douce famille ; bénie soit-elle pour tous ses bienfaits, surtout pour celui du sacerdoce dont elle a honoré ma maison. Ma famille et le sacerdoce resteront jusqu'à la fin mes deux fiertés et mes deux amours. Je suis prêt à mourir sans chagrin, et j'espère, sinon sans contrition, du moins sans remords. Un prêtre est à sa place au milieu des combattants et des mourants. Je demande à Dieu de faire un peu son œuvre en servant ma patrie et de m'appeler, si c'est sa volonté, après lui avoir envoyé beaucoup d'âmes au ciel.2 »

 

Le lendemain, il rejoint le 270ème Régiment d'Infanterie, régiment de réserve du 70ème, qui se forme alors à Vitré. Il est affecté au service de santé comme soldat-infirmier. Le 9 août, on quitte la Bretagne pour les Ardennes et la bataille des Frontières. Dix jours plus tard, le 270ème R.I., en réserve de division, entre en Belgique, progresse jusqu'à Fosses-la-Ville puis, dès le 23, se replie devant la formidable poussée allemande.

 

C'est au cours de cette retraite qu'Ambroise touche pour la première fois la réalité tragique de la guerre et entame sa mission au service des blessés et des mourants : « Je l'avais transporté au poste de secours quand devant l'affluence du sang je crus prudent de procéder à un pansement […] La capote découpée, une énorme plaie apparaît béante au sommet du poumon droit par où le sang gicle à chaque respiration. Je le soigne de mon mieux. Après le corps, l'âme ! Un éclair brille dans ses yeux à demi-éteints quand je lui dis que j'étais prêtre. Et lorsque après l'absolution je lui demande s'il est content : « Oh oui ! Fait-il, maintenant embrassez-moi. » Et moi je me penche sur lui et un peu comme eût fait sa maman, je le baisai au front  1... »

 

La retraite du 270ème R.I. se poursuit par la bataille de Guise puis, à partir du 6 septembre, par la bataille de la Marne dans laquelle il ne joue qu'un rôle de second plan. Après la victoire, à la mi septembre, Ambroise écrit : « Maîtres du champ de bataille, nous l'avons parcouru sur plus de 30 kilomètres. C'est chose épouvantable. La vision ne s'en effacera jamais de mes yeux. Les champs sont dévastés, les villages bombardés, incendiés et ruinés, les morts épars dans la campagne ou accumulés dans les tranchées. La guerre, chose affreuse ! Heureuses nos régions de l'Ouest qui ne connaîtront pas ces horreurs.1 »

 

Le régiment de notre soldat-infirmier part alors vers l'Artois où il arrive début octobre. C'est autour d'Arras qu'il découvre la guerre de tranchée dans les secteurs d'Agny, Wailly puis Neuville-Saint-Vaast où il passe tout l'hiver. Il participe, le 16 juin 1915, à la prise du fameux Labyrinthe de Roclincourt. Le 13 juillet, Ambroise est promu caporal peu avant de prendre la direction de l'Argonne où son régiment combat jusqu'au 21 février 1916 dans les sinistres secteurs de Lachalade et de La Harazée... Mais la bataille de Verdun vient d'éclater et le 270ème est dirigé le 6 mars vers le Bois-Bourru, sur la rive gauche de la Meuse, puis vers le Mort-Homme où il prend position le 12.

 

Après y avoir subi de formidables bombardements et de nombreuses pertes, le régiment d'Ambroise s'éloigne un peu du cœur de la bataille. Une fois « reconstitué », il va tenir des positions au Pont des Quatre Enfants, en mai 1916, et à Chattancourt, en juin. S'ensuit une période de repos en Haute-Marne autour de Sommeville et de Chevillon. Le 10 août, le 270ème remonte en première ligne dans le secteur central de Thiaumont. Enfin, après une semaine de repos à Révigny, il embarque en « camions automobiles », le 7 septembre 1916, et prend la direction du secteur de Saint Hilaire le Grand sur un front de Champagne beaucoup plus calme que l'année précédente.

 

Ambroise Josnin passe une partie de l'hiver au poste de secours de ce secteur avant que, le 6 janvier 1917, le 270ème ne soit relevé et ne prenne la route du Camp de Mailly pour une période de repos et d'instruction. Il y reste jusqu'au 12 février, date à laquelle il est envoyé en Picardie. Le trajet s'effectue en train jusqu'à Yèbles, près de Melun, puis par voie de terre et petites étapes. Il n'arrive que le 7 mars dans les tranchées du secteur de Dancourt-Popincourt.

 

Il profite du repli des Allemands sur la ligne Hindenburg, à partir du 15, pour reprendre des positions abandonnées et avancer sans coup férir vers Laucourt et Hombleux. Mais, le 30 mars 1917, le régiment de notre Passis est rappelé en Champagne. Il s'y rend par voie de terre et arrive à Sept-Saulx le 25 avril, pour relever, en première ligne, le 88ème R.I. dans le secteur du Mont Cornillet et du Mont Blond, à l'est de Reims. Relevé à son tour, le 10 mai, il gagne deux jours plus tard la zone de stationnement de la 19ème Division d'Infanterie à laquelle il appartient, autour de Saint Etienne-au-Temple. Enfin, le 17, le régiment vitréen se rend à Cernon où il est dissous par ordre du général commandant la IVème Armée, le 24 mai 1917. Cette réorganisation entraîne la dispersion des soldats du 270ème dans les autres unités de la 19ème D.I..

 

Le caporal Josnin et 262 de ses camarades vont alors renforcer le 71ème Régiment d'Infanterie qui quitte Marson à la fin mai pour prendre position le 17 juin dans le secteur des Blusses, devant Ronvaux et Haudiomont. Dans son nouveau régiment, Ambroise n'est pas affecté au service de santé mais à la 6ème Compagnie où il se voit confier la fonction de vaguemestre qu'il exerce jusqu'en septembre 1917. C'est dans le courant de ce mois, alors que le 71ème est de retour à Verdun, dans le secteur de la Côte du Poivre puis dans celui de Mormont, qu'Ambroise renonce à cette situation qu'il estime « privilégiée 1 » et qu'il demande à rentrer dans le rang...

 

Désormais simple « caporal combattant » et « prêtre de guerre 1 », Ambroise partagera totalement la condition la plus pénible et la plus risquée de ses frères d'armes... Après une courte période de repos, le 71ème est repositionné sur les Hauts de Meuse, à l'est de Verdun à partir du 12 octobre. Il passe l'hiver dans ce secteur relativement calme et ne le quitte que le 14 mars 1918 pour prendre la direction de l'Ouest. On le retrouve alors, entre avril et juillet, sur un front mouvant entre l'Oise et l'Aisne, face aux Allemands qui, a la faveur du printemps, tentent désespérément de reprendre leur marche en avant : Forêt de Laigue au nord de Compiègne, creutes de Vassens et de Selens, vallée de l'Ailette, plateau de Vingré, Autrêches...

 

Ambroise semble alors très éprouvé et parle dans ses lettres d'une « agonie de chaque jour 1 ». Après un énième bombardement de sa tranchée, il livre cette saisissante réflexion : «  Comment suis-je sorti indemne ? Je ne sais, si ce n'est grâce aux prières des parents et des amis de là-bas. En tout cas les morts que j'ai vus tomber à mes côtés, s'ils reprenaient conscience, seraient moins étonnés d'être morts que de nous voir encore vivants. Mais quelle chance d'échapper à une guerre qui s'éternise ainsi et s'horrifie en durant ? Dire que nos mamans prient la mort de nous épargner. Ah ! Si elles savaient, elles la prieraient de nous délivrer ! 1 »

 

Le 14 juillet 1918, le 71ème R.I. est enfin relevé et regroupé à Feigneux. Mais au lieu de partir au repos comme prévu, il est incorporé au dispositif de la contre-offensive Mangin et doit prendre dès le 17 la direction de la forêt de Villers-Cotterêts ! Le 18, commence pour le caporal Josnin et ses camarades la bataille du Soissonnais. La progression est rapide pendant deux jours, faisant beaucoup de prisonniers et relativement peu de pertes. Le 20 juillet 1918, à 4 heures du matin, l'attaque reprend avec le même élan mais la résistance allemande se montre alors plus coriace. La compagnie d'Ambroise avance vers le village du Plessier-Huleu, « mais, raconte un témoin, après avoir franchi le sommet d'une éminence, nous avons été accueillis par un feu terrible de mitrailleuses. C'est à ce moment-là que le bon abbé Josnin a rendu sa belle âme à Dieu 1 »...

 

Tué sur le coup par une balle reçue en pleine bouche, Ambroise est abandonné sur le champ de bataille. Deux jours plus tard, alors que les combats se sont un peu éloignés, sa dépouille est relevée et ramenée 2 kilomètres à l'arrière pour être inhumée provisoirement, « en même temps que celles de plusieurs de ses camarades, à la lisière d'un petit bois 1 »... La triste nouvelle arrive à Passay vers la fin août tandis que, le 1er septembre, Ambroise est cité à l'ordre de sa Division : « Caporal animé du plus bel esprit du devoir et qui a donné en de nombreuses circonstances la preuve de son courage. Est tombé mortellement frappé en entraînant ses hommes à l'assaut des positions ennemies »...

 

En 1923, la dépouille d'Ambroise Josnin sera transférée à la Nécropole Nationale du Bois Roger, à Amblény, dans l'Aisne. Sa mère s'éteint peu après, en janvier 1925. Sa plus jeune sœur, Berthe, vit alors à Fresnay-en-Retz où son mari, François Lemerle, est boulanger. Marie, sa sœur aînée, est, quant à elle, restée à Passay. Elle travaille comme plumeuse chez Hervouet tout en hébergeant son neveu, François fils, alors apprenti chez Georges Janeau, du bourg. Tout au long du XXème siècle, l'unique neveu de l'Abbé Josnin, François Lemerle, puis son fils Gabriel, seront des menuisiers bien connus à Passay.

 

 

 

 

 

 

1 : La vie d'Ambroise nous est connue grâce à la biographie qu'en publia, en 1921, son confrère et ami Alcime Bachelier (1888-1962) sous le titre Prêtre de guerre : Ambroise Josnin (1887-1918). Cet ouvrage cite de nombreux passages de la volumineuse correspondance (plus de 150 lettres) écrite par le prêtre passis pendant la guerre et dont sont extraites ces citations.

 

2 : Cité par Emile Gabory dans Les enfants du Pays Nantais et le XIème Corps d'Armée, 1923 (pages 303-304).

 

Mis en ligne le 24 mars 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

68 / 75   Ludovic VISONNEAU, la jeune recrue du Râteau

 

 

 

Pierre Visonneau, journalier agricole originaire de La Davière, avait épousé en 1886 Marie Rose Guillou, la fille de l'un des trois cordonniers de Pont-Saint-Martin. Peu après leur mariage, ils s'étaient installés au Râteau où étaient nés successivement leurs quatre enfants : Pierre Antoine, en 1890, Eugène Auguste, en 1892, Marie Reine, en 1896, et enfin Ludovic Joseph Antoine, le 13 juin 1898.

 

Très tôt, Ludovic voit ses frères quitter la modeste demeure familiale pour s'engager comme domestiques aux alentours ; ainsi Pierre, l'aîné, que l'on retrouve en 1906 chez Jean Chagneau, le fermier de La Grand Noë. Bientôt, ce sera aussi son tour. En 1911, Ludovic, qui a maintenant 13 ans, rejoint sa sœur placée chez Jean Coeslier, à La Freudière, tandis que son frère aîné part au régiment. Ce dernier reviendra à La Chevrolière en novembre 1913, juste à temps pour assister au mariage de leur sœur avec François Freuchet.

 

Quand la guerre éclate, l'année suivante, les deux frères de Ludovic quittent Le Râteau à deux jours d'intervalle, l'un pour Fontenay-le-Comte, l'autre pour Ancenis. Le travail, désormais, ne risque pas de lui manquer. Maintenant que la plupart des hommes ont dû abandonner leurs champs et leurs bêtes, un garçon de 16 ans représente une aide appréciable. Pendant deux ans et demi, Ludovic ne s'y dérobera pas.

 

Mais que sait-on au Râteau de ce qui se passe sur le front ? Les Visonneau reçoivent-ils au moins des nouvelles de « leurs soldats » ? Quand ont-ils appris, par exemple, qu'Eugène a été fait prisonnier dès le 8 septembre 1914 et qu'il est depuis interné au camp d'Erfurt, en Allemagne ? Au bout de combien de temps ont-ils su que leur gendre, François Freuchet, officiellement disparu en mai 1916, avait été lui aussi fait prisonnier et interné au camp de Zerbst dans la lointaine Saxe ? La guerre s'éternise et les soldats ne sont jamais assez nombreux. Bientôt, le tour de Ludovic arrive...

 

Il n'a pas encore 19 ans quand il est incorporé par anticipation, le 2 mai 1917, au 148ème Régiment d'Infanterie. Le dépôt de ce régiment ardennais s'est replié à Vannes dans les premières semaines de la guerre et c'est là que Ludovic va faire ses classes. Le 148ème R.I. fait partie du corps expéditionnaire de l'Armée d'Orient et combat entre la Grèce et la Macédoine depuis novembre 1915 : à l'issue de sa formation initiale, Ludovic va-t-il prendre la direction de Salonique pour le rejoindre ?

 

Après les hécatombes de Verdun et de la Somme en 1916 puis du Chemin des Dames en 1917, les besoins en hommes s'avèrent beaucoup plus pressants sur le front occidental. Notre jeune Chevrolin ne traversera donc pas la Méditerranée mais seulement la France. Le soldat Visonneau est affecté, le 15 décembre 1917, au 116ème Régiment d'Infanterie qui, redescendant du front de l'Aisne, vient d'arriver sur la « ligne bleue des Vosges »...

 

Ludovic le rejoint à Etival-Clairefontaine, à une dizaine de kilomètres au nord de Saint Dié. Il a la « chance » de prendre contact avec la réalité de la guerre devant Senones, dans un secteur alors relativement calme où l'activité proprement militaire se résume à quelques échanges quotidiens de rafales de mitrailleuses. On lit même dans le journal régimentaire que, le 28 décembre, « quelques sentinelles ennemies cherchent à lier conversation avec les nôtres qui leur répondent à coups de fusil »...

 

A partir du mois de janvier 1918, toutefois, des échanges réguliers d'artillerie et des incursions parfois audacieuses de patrouilles de reconnaissance contraignent nos soldats à plus de prudence. Il faut rappeler que le 116ème, régiment breton, n'est pas accoutumé à ce genre de terrain boisé, escarpé et enneigé. Ludovic et ses camarades doivent en outre lutter contre le froid intense de l'hiver vosgien. Dès le retour du printemps, notre jeune recrue du Râteau passe, avec un certain nombre de ses camarades, au 118ème Régiment d'Infanterie.

 

Le 7 avril 1918, il arrive à Villers-en-Prayères, dans l'Aisne, où son nouveau régiment, qui vient d'être décimé en contribuant à enrayer la grande offensive allemande, est en train de se reconstituer. Ludovic fait partie des 800 hommes, issus de différentes unités, envoyés en renfort. Après la présentation du 118ème ainsi reformé au général commandant la 22ème Division d'Infanterie, Ludovic et ses camarades montent vers le Chemin des Dames le 22 avril. Jusqu'au 26 mai, deux bataillons tiennent le secteur compris entre Ailles et le plateau des Casemates pendant que le troisième cantonne à Pargnan.

 

Mais dans la nuit du 26 au 27 mai 1918, le 118ème est violemment bousculé par une puissante attaque allemande qui va rapidement le « submerger ». Après un « bombardement d'une intensité extrême par obus toxiques et percutants de tous calibres », « les pièces d'artillerie sont mises hors de combat, les communications téléphoniques sont coupées et les liaisons très pénibles assurées par des coureurs ». Le repli commence en catastrophe tandis que « l'infanterie ennemie se rue en colonnes denses et profondes à l'assaut de nos positions » et qu'au petit matin le convoi des derniers rescapés est « survolé et mitraillé par des avions ennemis arborant les couleurs françaises »...

 

En fait, le régiment de Ludovic avait eu la malchance de se trouver au centre d'un front de 15 kilomètres sur lequel les Allemands avaient massé secrètement quarante-quatre divisions pour tenter une percée enfin décisive. Cette opération, dont le nom de code était Blücher-Yorck, entraîna la rupture du Chemin des Dames, une progression en profondeur des Allemands et la retraite éperdue de notre Chevrolin vers le sud. Quand les « débris » du 118ème s'arrêtèrent enfin, à Connigis, on dénombra 1678 disparus, soit plus de la moitié des effectifs du régiment ! Parmi eux les tués et les blessés abandonnés sur le champ de bataille, quelques éléments égarés dont certains rejoignirent plus tard, mais aussi de nombreux prisonniers.

 

Le 118ème prend début juin la direction d'Esclavolles, dans la Marne, afin d'être reconstitué pour la deuxième fois en trois mois ! Il reçoit, entre autres, « un renfort de 99 hommes provenant des récupérés d'usines ». Le 13 juin, le jour même où Ludovic « fête » ses vingt ans, son régiment, à nouveau opérationnel, embarque en gare de Nogent-sur-Seine pour rejoindre les Vosges. Il débarque à Cornimont le lendemain et prend en charge dans les jours suivants le sous-secteur Est de Wesserling, dans la vallée de la Thur.

 

Bien loin des bois de La Freudière, Ludovic y reconnaît les profondes forêts de sapins découvertes lors de son premier séjour, l'hiver précédent. Il se trouve toutefois beaucoup plus au sud, sur un front alsacien plutôt calme. Le 118ème va y passer deux mois avant de repartir, le 2 septembre, vers la Champagne afin de participer à la grande contre-offensive interalliée qui a commencé le mois précédent...

 

Son régiment arrive à Vitry-le-François les 3 et 4 septembre et cantonne aux alentours ; la 2ème compagnie, celle de Ludovic, à Merlaut. « Repos, nettoyage des armes et des effets, instruction » sont à l'ordre du jour jusqu'au 8, date à laquelle le 118ème est transporté par camions à l'arrière du front où une offensive générale a déjà été programmée par le général Foch. Le 24 septembre, Ludovic et ses camarades montent en ligne à Souain.

 

Le 26 septembre 1918, à 5 heures, malgré un épais brouillard, « l'armée Gouraud (IVème) dont fait partie le 118ème se lance à l'assaut des positions ennemies ; la lutte est dure car les organisations ennemies sont puissantes mais le Boche est bousculé. Le 118ème R.I. attaque les positions de la ferme Navarin. Au cours de ces journées [du 26 au 29 septembre] le régiment a conquis une profondeur de terrain de 6 kilomètres, pris 7 canons, fait une centaine de prisonniers […] Le chiffre des gradés et soldats hors de combat est, en chiffre rond, 650 »...

 

Ludovic Visonneau, quant à lui, a déjà été « tué à l'ennemi », sur la Butte de Souain, au premier jour de l'offensive, dès 8 heures du matin. Sa dépouille est relevée et identifiée sur le champ de bataille le 4 octobre puis inhumée dans le cimetière provisoire n°13, dit de La Madeleine. Son corps ne sera transféré, non loin de là, à la Nécropole Nationale de La Crouée, que le 20 septembre 1922. Notre jeune Chevrolin de 20 ans n'aura été que l'un des 3086 soldats, tous grades confondus, tués ou morts de leurs blessures, sous l'uniforme du 118ème Régiment d'Infanterie, entre 1914 et 1918...

 

Après guerre, la vie reprend tant bien que mal au Râteau. En janvier 1919, Eugène, le fils, et François Freuchet, le gendre, sont de retour de captivité. En avril, c'est au tour de Pierre, démobilisé et décoré de la Médaille militaire, de rentrer. Le père Visonneau, qui s'éteint en octobre 1919, ne verra toutefois pas les mariages de ses deux fils survivants : Pierre, redevenu journalier chez les Bellisle, épouse Marie Baptistine Freuchet en juillet 1920, tandis qu'Eugène se marie avec Françoise Albert en avril 1921. Tous resteront au Râteau, où naîtront bientôt les neveux et les nièces de Ludovic, tandis que leur vieille mère, Marie Rose, finira ses jours sous le toit de sa fille et de son gendre en 1934.

 

Mis en ligne le 15 avril 2017

 

 

 

 

 

 

 

69 / 75   Jean Baptiste CORMERAIS, le père de Simone

 

 

 

Pierre Cormerais, cultivateur de La Michellerie, a épousé Marie Lemerle en juin 1879. Les jeunes mariés se sont installés à Tréjet chez la mère de Marie, veuve depuis une dizaine d'années. Sous le même toit vit encore Reine, la plus jeune sœur de la mariée. C'est là que naît, neuf mois plus tard, le 8 mars 1880, un fils qui sera leur unique enfant et qui hérite du prénom de son oncle paternel, Jean Baptiste Pierre Henri Cormerais.

 

A l'âge de 9 ans, la vie de l'enfant est bouleversée par le départ de sa tante maternelle, Reine, qui quitte la maison pour épouser son oncle paternel, Jean Baptiste, mais, plus encore, par l'arrivée au foyer de l'un de ses cousins, âgé de 4 ans, Léon Blineau. Fils d'une autre tante maternelle, Henriette Lemerle, et du maréchal-ferrant de Tournebride, l'enfant, devenu orphelin de père et de mère en moins de huit mois, est recueilli par les parents de Jean Baptiste.

 

A partir de 1889, Jean Baptiste et Léon seront élevés ensemble à Tréjet. Toutefois, le temps de l'école passé, les deux cousins suivront des chemins différents. Si Jean Baptiste rejoint son père sur la petite exploitation familiale, Léon, quant à lui, quitte La Chevrolière pour devenir « élève mécanicien » puis « employé de la compagnie des chemins de fer de l'Etat ».

 

Peu avant que l'heure du départ au régiment ne sonne, le père de Jean Baptiste présente une demande de dispense à la municipalité qui s'en saisit lors de sa séance de février 1901 : « Cormerais, de la classe 1900, est fils unique ; son père est affligée d'une hernie très volumineuse qui l'empêche souvent de travailler ; la famille Cormerais doit soutenir l'aïeule de ce jeune homme, la veuve Lemerle âgée de 78 ans. Si Cormerais faisait trois années de service, ses père et mère et son aïeule seraient sans soutien et dans la plus triste situation. Le conseil, après examen de la demande du jeune Cormerais est d'avis qu'il soit dispensé à titre de soutien de famille »...

 

Mais l'autorité militaire reste insensible à cette demande et Jean Baptiste part accomplir son service à La Roche-sur-Yon, le 15 novembre 1901. Il y reste, soldat au 93ème Régiment d'Infanterie, jusqu'en septembre 1904. De retour à Tréjet, il reprend la charrue et soulage son vieux père dans les tâches les plus pénibles. Après avoir perdu, coup sur coup, sa mère et sa grand-mère, au cours du mois de décembre 1907, Jean Baptiste, qui se retrouve désormais seul avec son père, songe sérieusement au mariage.

 

Il a rencontré, l'année précédente, la jeune sœur d'un nouveau venu parmi les cultivateurs de Tréjet, Clémentine Aubert, originaire du Grand Pont James. Alors domestique dans une maison bourgeoise de la rue du Mont Goguet, dans le quartier Saint Félix, à Nantes, elle quitte bientôt sa place pour épouser Jean Baptiste le 20 juillet 1908. L'année suivante, en septembre 1909, Clémentine donne naissance à une petite fille prénommée Simone.

 

Au cours des années suivantes, Jean Baptiste et sa petite famille semblent couler des jours heureux. Au printemps 1911, notre cultivateur effectue une dernière période d'exercices au 65ème R.I. de Nantes, et en novembre de la même année il participe avec toute sa famille aux noces de Léon qui, en poste à la gare de Segré, est revenu à La Chevrolière épouser Amélie Guilet, de La Guillauderie.

 

Toutefois, cette vie simple et paisible s'interrompt brutalement le 2 août 1914 quand Jean Baptiste, qui, déjà âgé de 34 ans, devrait être versé dans l'armée territoriale, est rappelé à l'activité au 265ème Régiment d'Infanterie. A Tréjet, il laisse une épouse qui devra s'occuper seule de l'exploitation familiale, un vieux père usé par le travail et qui mourra trois mois plus tard, ainsi qu'une petite fille d'à peine 5 ans...

 

Pendant 3 ans et demi, le soldat Cormerais va servir dans le régiment de réserve du 65ème R.I. et survivre en son sein à tous les risques de la guerre. Entre août 1914 et février 1918, il sera de toutes ses batailles et verra tomber autour de lui une multitude de camarades, partir des blessés, disparaître des prisonniers sans nombre... Sa longévité en tant que combattant de ce régiment est tout à fait remarquable.


Dès lors, son parcours se confond avec celui du 265ème déjà largement évoqué dans les notices concernant ses malheureux camarades Henri Barillère (46/75) et Raphaël Bachelier (47/75). Rappelons le brièvement : défense du camp retranché de Paris, puis premier contact avec l'ennemi lors de la triste « affaire de Ginchy » dans la Somme en août 1914, repli vers le sud en septembre : Moulin-sous-Touvent, Attichy. Ensuite le régiment de Jean Baptiste ne quittera plus le département de l'Oise pendant plus d'un an et demi.

Il y combattra dans les tranchées du secteur de Saint Pierre-lès-Bitry, participera à la bataille de Quennevières, en juin 1915, pendant laquelle il perd le tiers de ses effectifs et gagne le surnom de régiment Rose du nom de son nouveau chef, avant d'être affecté à différents secteurs situés autour de la forêt de Laigue : Tracy-le-Mont, Bois-Saint-Mard, Bailly... Les périodes en ligne sont entrecoupées de temps de repos et d'instruction à Pierrefonds ou à Estrée-Saint-Denis.

En avril 1916, le 265ème quitte enfin l'Oise pour faire mouvement, par petites étapes, vers la plaine du Santerre où il arrive début juin. Le soldat Cormerais et son régiment prennent alors part à la bataille de la Somme déclenchée le 1er juillet : prise de Fay, combats d'Estrées... 800 hommes du régiment Rose sont mis hors de combat au cours du premier mois de la bataille ! Fin septembre, le 265ème descend vers la vallée de l'Aisne et le secteur plus calme de Vingré.

Le 1er décembre 1916, il revient dans l'Oise pour passer l'hiver dans les tranchées de Thiescourt, à l'ouest de Noyon. En février et mars 1917, les Allemands opèrent un repli stratégique sur la ligne Hindenburg  : c'est l'opération Alberich. Entre le 18 mars et le 4 avril, le 265ème remonte la vallée de l'Oise pour reprendre, avec précaution, le terrain ainsi abandonné : Vauchelles, Noyon, La Fère, Moÿ-de-l'Aisne sont investis par Jean Baptiste et ses camarades, qui jusqu'au 20 juin, en travaillant surtout de nuit, vont aménager et renforcer une nouvelle ligne de défenses.

Du 15 juillet au 18 septembre 1917, le régiment Rose remonte en première ligne, à quelques kilomètres de là, sur le secteur de Francilly-Selency, à la limite ouest de Saint Quentin. Puis, après une période de repos à Louvres, au nord de Paris, il prend la direction du Chemin des Dames, fin octobre. Il est à Chassemy, le 29, mais en arrière de la nouvelle offensive qui vient d'y être lancée. Son rôle va surtout consister à « creuser des tranchées, des boyaux, des abris, planter des réseaux de fil de fer, aménager en casernes les vastes « creutes » souterraines, récupérer le matériel inutilisé par l'attaque ou abandonné par l'ennemi » dans les secteurs de Pargny-Filain puis de Vaudesson.

C'est là, à Chavignon, le 2 février 1918, que le véritable « vétéran » du 265ème qu'est devenu Jean Baptiste quitte son régiment. Toutefois sa fiche matricule nous laisse dans l'embarras. Elle prétend que le soldat Cormerais serait alors passé au 58ème R.I. pour y rester seulement quatre mois. Or, ce régiment est à l'Armée d'Orient depuis plus d'un an et il paraît tout à fait invraisemblable qu'on ait envoyé notre Chevrolin, de bientôt 38 ans, pour une durée aussi courte dans un tel régiment ! Sans doute s'agit-il de l'une de ces erreurs de copie commises au moment de la reconstitution des fiches matricules dans les années 1920.

Ce qui ne fait, par contre, aucun doute, c'est l'affectation de Jean Baptiste, le 16 juin 1918, à la 15ème Compagnie (4ème Bataillon) du 264ème Régiment d'Infanterie. Il rejoint son nouveau régiment à Ménil-sur-Belvitte, en Lorraine, et monte en ligne au nord de Baccarat à la fin juin, dans le sous-secteur de Montigny et Mignéville. Depuis le 20 juin, le régiment de Jean Baptiste est amalgamé au 306th Infantry américain. A la mi-juillet, le 264ème est chargé du secteur de Bénaménil, puis, le 23 août, du secteur de Bouxières-aux-Chênes, au nord-est de Nancy, où il ne reste que deux semaines.

Le 6 septembre 1918, le régiment est embarqué en camions pour la région de Brienne-le-Château où il va séjourner, au repos, jusqu'au 20 septembre, le bataillon de Jean Baptiste cantonnant à Courcelles-sur-Voire. Le 20 septembre, à 23h, le 264ème reprend la direction du front de Champagne, d'abord en camions jusqu'à Saint Germain-la-Ville, au sud-est de Chalons, puis à pied jusqu'à un bois situé entre Courtisols et La Cheppe où il bivouaque le soir du 23. Le lendemain, à 22h, le 264ème se remet en marche derrière le 118ème R.I., « régiment de tête » de l'opération qui commence et qui s'inscrit dans le cadre beaucoup plus large de l'offensive générale inter-alliée contre la ligne Hindenburg.

Le 25 septembre, Jean Baptiste et son régiment atteignent Suippes. Le 4ème bataillon y bivouaque au bois du Piémont. Le lendemain, dans l'après midi, nouveau « bond en avant » jusqu'au nord du bois des tombes. Le 27, la progression se poursuit et le 4ème bataillon prend position au lieu dit la Cabane sur la route de Souain à la ferme Navarin. Le lendemain, « le régiment reçoit l'ordre de se tenir prêt à exploiter le futur succès du 118ème sur la 2ème position ennemie au nord de Somme-Py », l'objectif particulier du bataillon de Jean Baptiste étant d'atteindre la voie ferrée qui passe au sud de cette localité.

Mais le 29, un retard imprévu dans la progression du 118ème, entraîne l'entrée en action d'un autre bataillon du 264ème, le 5ème, qui va combattre toute la journée : « 10h : avec un élan admirable, les trois compagnies du 5ème bataillon s'élancent par le terre-plein au travers des réseaux de fil de fer non détruits pour conquérir les trois lignes de tranchées en avant d'elles. Immédiatement prises sous un feu terrible de mitrailleuses tirant de front et d'écharpe des deux côtés, ces compagnies sont fauchées sur le plateau [...]Devant la lourdeur des pertes du 5ème bataillon, le colonel donne l'ordre au capitaine Alligant de le remplacer avec le 4ème bataillon »...

C'est ainsi qu'à l'aube du 30 septembre 1918, le soldat Cormerais se retrouve en première ligne, dans la tranchée Krefeld, au nord de Somme-Py. Après une demi-heure de préparation d'artillerie, l'assaut est déclenché à 9h30 mais le bataillon de Jean Baptiste subit exactement le même sort que le 5ème avait subi la veille, et, à 12h, ses survivants sont de retour dans leur parallèle de départ.

« La division fait alors demander si le bataillon Alligant est en mesure de réattaquer dans la soirée sur les objectifs de la matinée […] Malgré une réponse négative, il reçoit l'ordre d'attaquer […] à 18h. L'attaque du bataillon Alligant se déclenche en suivant le barrage roulant. Mais elle est encore une fois victime des mitrailleuses lourdes et légères […] que le feu de l'artillerie n'a pas réduit. Contre attaqué à nouveau par les grenadiers ennemis, le bataillon est forcé de revenir à sa base avec de nouvelles pertes »...

Qu'il ait été touché lors de l'attaque du matin ou de celle du soir, Jean Baptiste figure au nombre des 99 blessés du 4ème bataillon. Il est évacué le jour même vers le poste de secours totalement débordé du régiment qui procède à un « tri » sommaire en fonction de la gravité des blessures et des chances de survie... Ce n'est que le surlendemain, alors que la résistance allemande a enfin cédé et que les Américains du 5th US Marines relèvent le 264ème sur Somme-Py, que Jean Baptiste est transféré à l'ambulance 3/65 du Mont Frenet, sur la commune de Cuperly, située à 25 km de là.

Mais le jour même de son admission, le 2 octobre 1918, à 17h, Jean Baptiste Cormerais meurt des suites de ses « blessures reçues sur le champ de bataille ». Peut-être des rumeurs sont-elles parvenues jusqu'à Tréjet par le biais d'une lettre provenant d'un autre combattant puisque Clémentine, l'épouse de Jean Baptiste, inquiète et sans nouvelles, écrit directement, le 28 octobre, au médecin-major de l'Hôpital d'Evacuation du Mont Frenet.

Le 1er novembre, ce dernier adresse une lettre au maire de La Chevrolière le priant d'annoncer la triste nouvelle à Clémentine. Il précise, dans son courrier, que Jean Baptiste est mort de « plaies multiples dans la région abdominale et à la fesse gauche par éclats d'obus » et qu'il est inhumé au cimetière militaire du Mont Frenet, tombe 1069... Le 13 février 1921, le soldat Cormerais, qui a combattu pendant 1523 jours, sera décoré de la Médaille Militaire à titre posthume : « Soldat brave et dévoué. Blessé grièvement à Somme-Py en montant à l'assaut d'une position. Mort pour la France. Croix de Guerre avec étoile d'argent ».

Au lendemain de la guerre, Clémentine se retrouve seule avec Simone, maintenant âgée d'une dizaine d'années. En avril 1920, la veuve de Jean Baptiste quitte Tréjet pour La Michellerie où elle se remarie avec Louis Orieux dont elle aura bientôt deux filles, Marie, en 1921, et Jeanne, en 1925. Simone, quant à elle, épousera Jean Marie Albert, pêcheur de son état, en 1934 et s'installera à Passay.

La fille de Jean Baptiste y donnera naissance à deux fils, Jean, en 1935, puis Marcel, en 1938. Une fois ses enfants élevés, elle travaillera à l'usine Jeanneau puis comme plumeuse chez Hervouet. En 2010, lors de la restauration du Monument aux Morts, Marcel Albert, ancien combattant de la guerre d'Algérie, très attaché à la mémoire de son grand-père, fera rétablir son prénom exact.

Mis en ligne le 22 mai 2017

 

 

 

 

 

 

Avec le retour des beaux jours, recherches et publications s'interrompent. 

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