L' argent du beurre

 

(© P. AMELINE Toute reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteur)

 

 

Au lendemain de la Grande Guerre, l'économie française est exsangue et tout est à reconstruire, tant au plan de la production que de la distribution. Pendant les hostilités, mais encore longtemps après l'Armistice, les pénuries de toute sorte sévissent et entraînent un régime de restrictions et de rationnements.

 

Ces réglementations, qui se caractérisent par une taxation des prix (tarifs obligatoires ou maxima) et par l'utilisation généralisée de « cartes de rationnement » ou « cartes d'alimentation », touchent d'abord les produits de première nécessité dont les prix ont, en moyenne, doublé depuis 1914. Pain et farines, lait, beurre, viande, sucre, chicorée, tabac, charbon, pétrole et essence, pour ne citer qu'eux, ne sont pas en vente libre.

 

Comme chacun sait, cette situation a toujours été propice, au cours de l'histoire, au développement de la spéculation et du marché noir. Il y a cent ans, nos villes et nos campagnes n'y ont pas échappé. La vie était alors bien difficile et chacun tentait, dans la mesure où il en avait l'opportunité, de « tirer les marrons du feu ». Certains, toutefois, avec moins de chance que d'autres...

 

Le dimanche 16 février 1919, le jour se leva sous un ciel bas et pluvieux. Toutefois, ce petit matin maussade n'empêcha pas les gendarmes de la brigade des Sorinières, dont dépendait alors notre commune, de faire les dix kilomètres qui les séparaient de La Chevrolière pour contrôler, à l'improviste, les prix du beurre pratiqués dans les épiceries et les différents points de vente du bourg. Le beurre, en effet, de production fermière ou familiale1, constituait un bon moyen de valoriser le lait et de gagner, moyennant un minimum de temps et d' « huile de coude », un complément de revenu bien appréciable. De là à profiter un peu de la pénurie générale, il n'y avait qu'un pas...

 

Un arrêté préfectoral du 3 octobre précédent imposait pourtant, en Loire-Inférieure, un prix maximum de 5 Francs la livre. Or nos gendarmes n'eurent aucun mal à relever des prix abusifs et les contraventions ne tardèrent pas à pleuvoir, elles aussi ! L'épicière Joséphine Brochet fut la première à en faire les frais : cette veuve de 61 ans, ayant à charge sa vieille sœur Clarisse, un petit-fils de son défunt mari, Hubert Lassausse, âgé de 9 ans, et sa propre fille, Evelina, veuve de Marcel Hervouet2, mort à l'Armée d'Orient trois mois plus tôt, eut beau protester de ses grandes difficultés du moment, rien n'y fit : à 6 Francs 50 la livre, le beurre de Joséphine tombait sous le coup de la loi !

 

Après elle, Marie Janeau qui vendait son quarteron à 1 Franc 50, soit 6 Francs la livre, fut verbalisée, puis ce fut le tour de l'un des frères Baron et enfin de deux habitantes de La Thuilière, Joséphine Lhomelet et Marie Petit, sans doute « montées au bourg » avec leur panier à beurre pour profiter de l'affluence du dimanche matin...

 

 

Il semble que, de leur côté, les agents nantais du service des fraudes ne faisaient pas preuve du même zèle que les gendarmes des Sorinières puisqu'un journaliste de L’Ouest-Éclair se plaint qu'en ville, à la même date, « le beurre est vendu journellement, dans les épiceries, à raison de 0,90 F. le demi-quart, soit 7,20 F. la livre ! »

 

 

 

 

1 : Il n'est pas rare à cette époque qu'une famille chevroline ait encore, au bourg comme dans les villages, une ou deux vaches que les anciens ou les enfants mènent au pré ou au bord des chemins.

 

2 : Le gendre de Joséphine Brochet, Marcel Hervouet, de l'Armée d'Orient (Sapeur au 2ème Régiment du Génie), était mort de la grippe espagnole, le 26 octobre 1918, à Verria, en Grèce (Voir Ceux du Monument, 72/75).

 

 

Mis en ligne le 13 septembre 2019

 

 

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